Mourir, la belle affaire
Ils sont frappés, tous, de la grandeur de Dieu. Comme tous s'étonnent de tout ce qu'il fait, il dit à ses disciples :
« Vous, mettez dans vos oreilles ces paroles : c'est que le fils de l'homme va être livré à des mains d'hommes. »
Ils ne comprennent pas ce mot : il était voilé pour eux, pour qu'ils ne le perçoivent pas. Et ils craignaient de le questionner sur ce mot.
voir aussi : Deuxième service, Ils ont des oreilles..., Deuxième avertissement, Manipulations, Grandeur et servitude
Voici, très rapidement après la première, la deuxième "annonce de la Passion". La première suivait la multiplication des pains, celle-ci suit la transfiguration. À chaque fois on est donc juste après un événement très fort, qui aurait tendance à nous faire perdre contact avec la réalité. Il s'agit de nous ramener les pieds sur terre... Jésus a peut-être vécu des choses extra-ordinaires, il n'a pourtant pas déserté le poste de son humanité. C'est comme ce qui nous est raconté comme étant sa tentation au désert : il aurait pu choisir d'utiliser ces "pouvoirs", tant pour lui que pour les autres. Il n'y a pas de doute que, s'il l'avait voulu, il aurait pu monter sur ce trône que ses partisans voulaient lui offrir après la multiplication des pains, il aurait pu engager une réforme de sa religion, édicter de nouvelles lois, et au-delà du religieux faire aussi bouger les choses dans le domaine civil, agir pour faire advenir une société plus juste, plus fraternelle. Mais il ne l'a pas fait, et on peut même dire qu'il a refusé de le faire.
C'est une question qui n'est pas sans importance. D'un côté il ne s'est pas privé de critiquer les carences, si ce n'est les perversions, des comportements des uns et des autres, et les détournements des institutions opérés par certains à leur seul profit, mais il ne semble pas avoir critiqué ces institutions en elles-mêmes. Tout indique que Jésus considérait qu'elles étaient en réalité parfaitement neutres, en somme. Il y a pourtant en principe toujours matière à améliorer une institution, mais cela ne l'intéressait visiblement pas. Avait-il tort ? de préférer s'adresser aux personnes, et de les appeler à changer leurs rapports aux institutions, plutôt que de chercher à changer les institutions elles-mêmes ? Et que dire alors d'une Église qui prétend se réclamer de lui, mais qui est visiblement obsédée par cette question des institutions ? qui passe son temps à les définir et à les défendre, comme si c'était lui-même qui les avaient voulues ainsi ! Jésus ne croit donc pas aux vertus des institutions, il ne croit pas que c'est en les changeant qu'on change le monde. Voilà ce qu'on peut sans doute conclure des suites qu'il a données à la multiplication des pains.
La transfiguration, c'est autre chose. La multiplication des pains était un événement ô combien public, s'il en fut. La transfiguration est à l'exact opposé. C'est un événement qui ne concerne en réalité que Jésus seul, c'est une histoire entre lui et son Dieu — son Père comme il l'appelle —, et s'il y a eu des témoins, ils n'ont certainement rien vu ni rien su de ce qui se passait réellement dans ce cœur à cœur, si ce n'est ces épiphénomènes éventuels dont il est parlé, manifestations lumineuses ou nuées, voix ou apparitions. Ceci, s'il y a eu effectivement des témoins, et sinon, eh bien on doit se demander s'il ne s'agit pas d'un récit purement rhétorique, composé pour préparer ou justifier ou donner un sens précis à la résurrection. La transfiguration nous montre en effet un Jésus s'approchant de — si ce n'est atteignant déjà — cet état qui permettra à son corps de se volatiliser du tombeau. Ce sont les mêmes phénomènes qui semblent à l'œuvre quand il devient ici tout lumineux et qui laisseront leur trace sur le linceul qui l'enrobera dans le caveau. On peut donc se demander si la transfiguration est une rétro-projection par les premiers chrétiens de ce qu'ils découvriront à la résurrection, ou si c'est une expérience, réellement vécue par Jésus, avant sa mort.
Sur cet aspect de la transfiguration, il faut noter qu'en fait il n'y a que Jean qui ait compris la résurrection de cette façon, comme une sorte de dématérialisation du corps ; et encore, rien n'indique qu'il ait pensé à une transformation énergétique. Pour les synoptiques, la disparition du corps n'est pas expliquée, et la question ne les intéresse pas vraiment. Or il n'y a que les synoptiques qui nous racontent la transfiguration, pas Jean. On a donc un récit de transfiguration qui nous parle de ce qui va se passer à la mort de Jésus, rapporté par des gens qui ne savent même pas que c'est ça qui s'est passé concrètement ! ce fait militerait plutôt en faveur de la réalité de l'événement. Mais il faut aussi examiner le second aspect important des récits de la transfiguration, à savoir la présence de Moïse et Élie. C'est la seule et unique fois où les évangiles mentionnent une telle possibilité. S'il nous a déjà été rapporté une théophanie, lors du baptême de Jésus, il n'y avait eu alors que Dieu à se manifester. Ici Dieu est encore présent, mais il y a aussi Moïse et Élie, qui viennent donc comme témoigner qu'il y a bien une vie, peut-être d'une autre nature mais bien une vie, au-delà de celle-ci que nous connaissons.
Or, d'une part Moïse est certainement mort il y a longtemps déjà, mais son corps n'a certainement pas été "ressuscité" comme celui de Jésus le sera, et d'autre part Élie, quant à lui, n'est pas mort. Autrement dit, tout en témoignant de la réalité de la résurrection — dans le sens d'une vie autre que celle-ci — ces deux-là témoignent aussi de deux manières d'y atteindre bien différentes de celle que va suivre Jésus. Moïse n'a visiblement pas eu besoin d'y emporter son corps, en quelque sorte, quand Élie n'a pas eu besoin de mourir : quel sens pouvons-nous alors encore donner à la résurrection telle que l'a vécue Jésus ? C'est peut-être là la question essentielle que nous pose la transfiguration. On se doute que Jésus aurait pu faire comme Élie, entrer "tout vivant" dans le "ciel", et on se doute aussi que son corps aurait pu faire comme celui de Moïse, finir tranquillement par se décomposer dans le tombeau. C'est une troisième issue qui s'est produite pour lui, un passage par la mort quand même, mais pas une mort ordinaire non plus. Quel sens ceci peut-il avoir ?

