Naître encore
« Qui vient d'en haut est plus haut que tous. Qui est de la terre est de la terre, et de la terre il parle. Qui vient du ciel témoigne de ce qu'il a vu et entendu, et nul ne reçoit son témoignage. Qui a reçu son témoignage a marqué de son sceau que Dieu est vrai.
« Car celui que Dieu a envoyé parle les mots de Dieu, car ce n'est pas avec mesure qu'il donne l'Esprit. Le Père aime le Fils et il a tout donné en sa main. Qui croit dans le Fils a vie éternelle. Qui refuse de croire au Fils ne verra pas de vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui. »
voir aussi : L'homme qui a vu l'homme, Témoignage certifié, Epouse convoitée, Ami de l'époux
Une des tentations qui nous guettent constamment avec Jean, c'est de tomber dans le dualisme. Sa théologie flirte presque en permanence avec cette maladie de l'esprit humain, pour la simple et bonne raison que c'était réellement le mode de pensée de nombre de ceux qui composaient cette communauté, comme on l'a vu quand ils ont fini par basculer définitivement dans la gnose. Le dualisme est une maladie, parce que c'est la voie du moindre effort. Notre conscience fonctionne basiquement sur un mode binaire, par différences et similitudes : le chaud et le froid, la lumière et les ténèbres, moi et les autres, etc... Alors, se faire une représentation du monde avec deux grands sacs fourre-tout, le bien et le mal, est la solution la plus évidente. Jean, donc, est pour le moins très sujet à ce travers. Mais c'est une mauvaise solution, qui nous amène inéluctablement à nous couper, nous aussi, en deux : une partie bonne et une partie mauvaise, un corps à haïr et un esprit à chérir, par exemple. Ce qui est une erreur complète, car il n'y a pas d'esprit sans corps...
C'est ainsi, et à tort, que l'évangéliste nous parle aujourd'hui de ce qui est terrestre et de ce qui est céleste. Du moins est-ce ainsi que nous sommes tentés de le comprendre. Jean-Baptiste vient de dire, à propos de Jésus, que "Lui doit croître, et moi diminuer", et on ne sait pas trop qui dit le texte que nous avons aujourd'hui. En principe, ce devrait être encore Jean-Baptiste, mais, dans le premier chapitre, il ne parle jamais de Jésus comme étant le Fils, mais comme "l'agneau de Dieu" et "celui qui baptise dans l'Esprit". C'est donc plutôt l'évangéliste qui a pris le relais, et le texte est son commentaire à partir des paroles de Jean-Baptiste. Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, nous sommes obligés de relier "qui vient d'en haut et qui vient de la terre" à Jésus et au Baptiste, et donc d'en conclure que qui est de la terre doit s'effacer devant qui est du ciel. Nous pensons alors être dans une de ces exclusives : il ne peut y en avoir qu'un des deux qui reste, généralisé ensuite en ceux qui croient au Fils, qui ont la vie éternelle, et ceux qui ne croient pas, qui demeureront dans la colère de Dieu... Et comme nous sommes tous, en fait, quelque part au milieu de ces deux groupes, en partie croyants, en partie incroyants, nous serions donc sommés de nous couper en deux !
C'est le genre de discours que certains adorent. Dans une sorte de plaisir masochiste, ils se complaisent à déceler en eux une part vouée au mal, dont ils s'imaginent qu'ils pourront, un jour, se débarrasser, pour que seule subsiste la part vouée au bien, à ce qu'ils croient. Il n'y a malheureusement rien à dire qui puisse sortir ceux qui se comprennent ainsi de leur certitude. Seuls, peut-être, les échecs répétés, les ornières dans lesquelles ils retombent sans cesse et sans cesse, finiront par les lasser. Alors que ce n'est pas du tout de cela que voulait parler, à l'origine, l'affirmation du Baptiste. L'homme terrestre et l'homme céleste ne sont pas deux, mais un. Le terrestre vient en premier, c'est évident, nous naissons tous ainsi, et le céleste ne vient qu'ensuite, mais il ne pourrait pas venir s'il n'y avait d'abord le terrestre ! Ils ne sont pas concurrents, ils ne sont pas deux, ils ne nous parlent que d'une évolution d'une seule et même personne. C'est ce que l'évangile nous avait déjà rapporté avec l'image de la seconde naissance : notre conscience de notre divinité ne pourrait pas naître en nous si nous n'étions pas, d'abord, des êtres humains. Notre 'simple' conscience humaine est la seule base, le seul terreau, dans lequel puisse germer notre conscience divine. Une fois que la conscience divine est née, il est évident qu'elle est appelée à croître et prendre de plus en plus d'importance. Mais elle n'effacera jamais complètement la conscience humaine, c'est une impossibilité en soi, cela signifierait sa disparition à elle aussi.
Reste un mystère : comment, pourquoi, naît un jour, ou ne naît pas, la conscience divine ? Il y a des conditions, une préparation minimale nécessaire, dont témoigne Jean le Baptiste, ou dont témoigne la Torah. Il faut être prêt à la recevoir, elle ne s'imposera pas. Mais elle ne se laissera pas forcer non plus. Il faut faire confiance, espérer sans douter, frapper à la porte sans se lasser, sans se crisper non plus. Croire. C'est ce qu'exprime ici ce qui peut sembler une contradiction : "qui vient du ciel, nul ne reçoit son témoignage" et pourtant "qui a reçu son témoignage..." On ne peut, effectivement, provoquer directement cette réception, seulement en préparer les conditions. Le deuxième paragraphe du jour a par contre moins d'intérêt direct pour nous. C'est le même principe qu'avec l'épisode de Nicodème, les rédacteurs successifs amplifient leur théologie à des considérations de plus en plus abstraites et éloignées du sujet initial. Ce qui nous parlait encore précédemment d'opérations nous concernant directement personnellement, est extrapolé en des termes qui ne peuvent plus que désigner Jésus seul, ou plutôt justement pas Jésus mais le Fils : on ne parle plus de la même chose.


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