Ça, c'est signé !
Ils lui dirent alors : « Quel signe vas-tu accomplir pour que nous puissions le voir, et te croire ? Quelle oeuvre vas-tu faire ? Au désert, nos pères ont mangé la manne ; comme dit l'Écriture : Il leur a donné à manger le pain venu du ciel. » Jésus leur répondit : « Amen, amen, je vous le dis : ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel ; c'est mon Père qui vous donne le vrai pain venu du ciel. Le pain de Dieu, c'est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. »
Ils lui dirent alors : « Seigneur, donne-nous de ce pain-là, toujours. » Jésus leur répondit : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n'aura plus jamais faim ; celui qui croit en moi n'aura plus jamais soif. »
voir aussi : Autres temps, autre pain, Satiété des satiétés, Je
"ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel ; c'est mon Père qui vous donne le vrai pain venu du ciel" : cette phrase exprime une opposition entre deux propositions, mais la traduction liturgique catholique que nous suivons ici l'exprime très mal, avec cette construction en "ce n'est pas ... (mais) c'est ..." Ainsi formulée, nous avons l'impression que Jésus reprend ses interlocuteurs, en leur faisant remarquer que "ce n'est pas Moïse" qui donnait la manne. Mais en fait personne n'a jamais rien prétendu de tel, et ce n'est pas ce qu'ils viennent de dire, et ce n'est pas ce que signifie le texte grec. Tentons donc plutôt une traduction presque mot-à-mot, qui sera forcément beaucoup moins jolie, mais qui en tout cas fera bien mieux ressortir le sens de la phrase : "Non pas : Moïse vous a donné le pain venu du ciel ; mais : mon Père vous donne le pain venu du ciel, le vrai".
On peut alors comprendre l'opposition entre les propositions de plusieurs manières, qui se complètent et se renforcent. En premier, et c'est bien évidemment le sens le plus important, la manne – le pain du ciel du temps de Moïse – est dévalorisée, puisqu'on lui oppose un nouveau pain du ciel dont on nous dit que, lui, est "le vrai". Ce qu'est ce nouveau pain va nous être expliqué juste après, mais on peut déjà lire ici un écho à une autre remarque de Jésus hier : "vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain". Cette remarque est malheureusement elle aussi assez mal traduite, on pourrait en résumer le sens ainsi "vous me cherchez, non pas à cause du signe, mais pour le pain". Car il est certain que ces gens, qui ont bénéficié de la multiplication des pains, ont bien compris qu'il s'était passé quelque chose d'inhabituel, mais Jésus leur reproche de n'en retenir que la conséquence concrète immédiate (leur ventre plein), au lieu de s'intéresser au sens du signe, à ce qu'il signifie.
De la même façon, donc, Jésus réfute leur manière de présenter la manne. Comme si effectivement la seule raison d'être de la manne avait été d'accréditer Moïse auprès des hébreux, parce que ces derniers récriminaient contre lui. Ça, c'est le petit bout de la lorgnette, parce que la vraie raison de la manne c'est que, sans elle, ils n'auraient jamais pu tourner pendant quarante ans dans un désert qui se traverse normalement en quelques jours... Autrement dit, la manne leur a permis d'évoluer, de changer leurs mentalités. Il est évident que s'ils s'étaient présentés sur les frontières de Canaan une ou deux semaines après leur sortie d'Egypte, ils n'auraient jamais été capables de conquérir le pays. Ils n'étaient guère plus qu'une collection hétéroclite d'esclaves en fuite, il fallait qu'ils deviennent un peuple. C'était ça, la manne, juste le petit coup de pouce minimal dont ils avaient besoin. Et, de la même façon, la multiplication des pains, tout comme d'ailleurs les autres signes tels les guérisons et les exorcismes, ne devraient être que des petits coups de pouce pour tout autre chose, pour l'essentiel.
Un second aspect de l'opposition entre nos deux propositions est celui des temps. Ce n'est effectivement certainement pas aux interlocuteurs de Jésus que la manne a été donnée ! C'est de l'histoire ancienne, ça, c'est bien beau, ils sont très fiers de leurs ancêtres et de tout ce qu'ils ont vécu, mais c'est de eux, aujourd'hui, qu'il est question. Il y a eu ce pain-là, autrefois, mais nous avons vu à quel point ils se trompent sur son vrai sens, alors ne feraient-ils pas mieux de s'intéresser à celui-là, bien d'actualité et pour eux, que Jésus leur propose ? Cet aspect de l'opposition est un peu comme le coup de grâce, celui qui achève de démolir la première proposition. "Moïse vous a donné le pain venu du ciel" finit ainsi par atteindre l'inanité absolue dans le débat, les interlocuteurs de Jésus n'ont absolument plus rien à quoi se raccrocher, il ne leur reste plus qu'à s'ouvrir, éventuellement, à la seconde proposition : "mon Père vous donne le pain venu du ciel, le vrai". Mais que signifie exactement cette phrase ?


Commenter cet évangile