Dieu des vivants
« Mais je vous l'ai déjà dit : vous avez vu, et pourtant vous ne croyez pas.
« Tous ceux que le Père me donne viendront à moi ; et celui qui vient à moi, je ne vais pas le jeter dehors. Car je ne suis pas descendu du ciel pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m'a envoyé.
« Or, la volonté de celui qui m'a envoyé, c'est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés, mais que je les ressuscite tous au dernier jour. Car la volonté de mon Père, c'est que tout homme qui voit le Fils et croit en lui obtienne la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. »
voir aussi : Premier lot, Le graal, Vie éternelle et résurrection
Il est vrai que lorsqu'on a trouvé le Père en soi, la question de la mort ne se pose plus de la même façon. Mais pas non plus exactement de la façon dont Jean, ou au moins l'interprétation chrétienne qui a été faite de Jean par la suite, la pose ici. "Tout homme qui voit le Fils et croit en lui obtient la vie éternelle" : cette phrase signifie de nos jours qu'il faut, et suffit de, croire en Jésus, Fils unique de Dieu et Dieu lui-même, pour être sauvé. Donc, on va bien suivre les recommandations des églises, bien se comporter dans sa vie, éviter de faire du tort à personne, même essayer de faire du bien autour de soi, et aller à la messe, se confesser, et lorsqu'il nous faudra mourir, on le fera avec l'espérance que, comme promis, il nous "ressuscitera au dernier jour". Quel est ce moi qui sera ressuscité ? eh bien ! moi, nous, quoi, bien sûr dans des conditions un peu différentes de notre vie actuelle, plus aériennes disons, un peu comme si on pouvait flotter dans les airs, se déplacer instantanément où on veut, communiquer directement nos pensées et nos sentiments, etc...
C'est ainsi que nous nous représentons spontanément la résurrection, nous appuyant pour cela sur les témoignages des apparitions qui se trouvent dans les évangiles, où nous voyons un Jésus pouvant apparaître soudainement au milieu d'une pièce fermée, mais bien reconnaissable, même si cela prend parfois un peu de temps. Et puis ce Jésus parle avec les disciples, ils communiquent avec lui, et nous pensons qu'il en ira de même pour nous, nous pourrons retrouver tous ceux que nous avons connus et que nous aimons, et finalement la vie reprendra à peu de choses près comme avant, juste qu'il n'y aura plus que des événements heureux, jamais plus de malheurs, et que ça ne finira plus jamais. Ce faisant, on n'oublie qu'une chose : que ces apparitions – quelle qu'ait été la réalité qui nous a été rapportée sous cette forme – n'ont été de toute façon qu'une étape, soit une sorte de concession faite aux disciples à cause de leur incapacité à comprendre ce que Jésus avait essayé de leur transmettre de son vivant, ou donc leur façon de dire à quel point cette compréhension a fini par leur venir après sa mort. Mais en tous les cas, cela signifie sans aucun doute possible, que la résurrection, ce n'est absolument pas ça.
Je ne crois pas que Jésus ait jamais prononcé lui-même des paroles comme "tout homme qui voit le Fils et croit en lui obtient la vie éternelle", en tout cas pas sous cette forme, c'est plutôt là le langage élaboré de la tradition johannique. Supposons quand même qu'il les ait dites, mais efforçons-nous de les entendre comme si nous étions là à ce moment, du vivant de Jésus. Effaçons provisoirement toutes les significations que nous avons apprises par la suite sur ces mots, essayons de les entendre comme si nous ne les avions jamais entendus. Jésus est là, en face de nous, et voici qu'il nous dit quelque chose : "toi qui me vois et qui me crois, tu as la vie éternelle". Nous voyons tout de suite, déjà, que "je te ressusciterai au dernier jour" est de trop, n'a aucun sens. Tu me vois, tu me crois, tu as la vie éternelle : que peut-on alors attendre de plus, quel besoin avons-nous que quelqu'un vienne nous 'ressusciter', que pourrait nous apporter cette résurrection alors que nous avons déjà la vie éternelle ? Visiblement nous avons là une trace de la perte du sens originel de ce que Jésus disait réellement. Les deux propositions ne sont pas compatibles : avoir la vie éternelle, tout de suite ou après une 'résurrection' ?
Nous avions vu il y a quelques temps que, concernant les différences entre plusieurs versions d'un même fait rapporté dans les évangiles, on avait tout intérêt à tenir la version la moins spectaculaire comme la plus proche de la vérité. Cette règle s'applique aux événements, aux actions, aux gestes. Concernant les idées, les pensées, le message de Jésus, c'est le contraire. Autant les événements n'ont pu être qu'enjolivés dans les étapes successives qui ont mené finalement à la rédaction des évangiles, autant le sens du message de Jésus n'a pu que se dégrader et se perdre dans le même processus. Entre une vie éternelle immédiate et assurée, ou ultérieure et hypothétique, il n'y a donc pas photo, c'est de la première que parlait Jésus, la seconde a été créée par la tradition chrétienne qui ne comprenait pas ou plus la première. Maintenant, bien sûr, nous aurons à nous poser les mêmes questions qui ont fait que le sens s'est perdu : qu'est-ce que c'est que cette vie éternelle qui n'empêche pas que l'on meure, par exemple, ou est-ce que si on meurt c'est parce qu'on ne la pas vraiment trouvée, ou quoi encore ?
"Tu me vois et tu me crois" : voir quoi, croire quoi ? Il ne faut peut-être pas trop séparer ces deux verbes. Je crois en ce que Jésus n'a cessé d'enseigner, de vouloir transmettre, qu'il a découvert que Dieu est en lui. Mais ma croyance ne doit pas rester extérieure, tant que ce n'est qu'une croyance je vais me lancer sur la pente fatale de sa divinisation, d'en faire cet être qui n'est pas vraiment comme moi, comme nous, pas vraiment un homme, d'un autre genre, d'une autre nature. Le seul moyen pour que ma croyance ne reste pas extérieure, c'est que je découvre, mois aussi, comme lui, que Dieu est en moi. Alors là, oui, ce ne sera plus seulement que je le crois, mais je le verrai aussi, je verrai que Dieu est effectivement en lui. Je vois et je crois parce que je sais moi aussi. Et alors, il est vrai que lorsqu'on a trouvé le Père en soi, la question de la mort ne se pose plus de la même façon. Le Père en moi est effectivement éternel, il ne mourra jamais, il ne le peut pas. Et tout en moi n'est sans doute pas le Père, mais ce qui n'est pas le Père en moi n'est pas vraiment moi non plus, cela mourra effectivement. Et si Dieu en lui-même me dépasse complètement, m'est absolument extérieur, Dieu en moi, le Père, est par contre infiniment moi, mon moi le plus réel, le plus intime, le plus profond.


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