Manger, tu mangeras
Comme Jésus avait dit : « Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel », les Juifs récriminaient contre lui : « Cet homme-là n'est-il pas Jésus, fils de Joseph ? Nous connaissons bien son père et sa mère. Alors comment peut-il dire : 'Je suis descendu du ciel' ? »
Jésus reprit la parole : « Ne récriminez pas entre vous. Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire vers moi, et moi, je le ressusciterai au dernier jour. Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. Tout homme qui écoute les enseignements du Père vient à moi.
« Certes, personne n'a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père. Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi a la vie éternelle. Moi, je suis le pain de la vie. Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; mais ce pain-là, qui descend du ciel, celui qui en mange ne mourra pas.
« Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. »
voir aussi : Dieu lui-même, Chair du ciel, Chair d'incorruptibilité
"Ils seront tous instruits par Dieu lui-même" : voici qui est bien réel quand on a découvert le Dieu qui est en nous ! Et voilà qui est bien pain de vie, descendu du ciel, et qui donne la vie éternelle. Mais que vient faire ici, encore, cette chair de Jésus ? Nous voyons là à l'œuvre ce même genre de mélange que nous avions hier, nous pouvons discerner des fragments épars de ce dont Jésus a pu réellement parler, mais masqués par les réflexions d'une communauté qui comprenait de moins en moins ce dont il s'agissait, déjà la communauté elle-même qui a rédigé l'évangile tel que nous l'avons dans sa version finale, la communauté johannique, puis ultérieurement le sens qu'ont voulu donner à ces textes les églises qui en ont hérité. Pour nous y retrouver, nous avons bien besoin de ce critère dont nous parlions hier aussi : qu'en matière d'enseignements, du message de Jésus, c'est ce qui nous semblerait le plus extraordinaire qui est le plus proche de la vérité.
Ici, c'est ce "ils seront instruits par Dieu lui-même" qui va, sans conteste, le plus loin. Le "tout homme qui écoute les enseignements du Père vient à moi" qui suit immédiatement est déjà de trop, pas faux sur le fond, mais déplacé. C'est déjà la christologie qui vient s'intercaler entre ce que disait Jésus et nous, qui veut déjà remplacer la relation directe à Dieu, en transformant en intermédiaire obligatoire et à vie celui qui ne voulait être que l'initiateur. C'est que sans doute ce n'est pas forcément si simple de le trouver, de l'entendre, ce Dieu en nous. Alors, on finit par douter, par se décourager, et on se raccroche à ce qu'on peut. Jésus, lui, au moins on est sûr que, lui, il l'avait trouvé, alors on se met peu à peu à remplacer l'objectif initial par celui-là qui semble plus à notre portée. Dieu, c'est loin, Jésus, c'est plus accessible. Et voilà comment Jésus en vient à finir par remplacer Dieu.
C'est là la signification qu'a fini par prendre dans la théologie chrétienne ce terme du 'Fils', surtout quand il est accompagné, comme en quelques occasions dans l'évangile de Jean, de cet adjectif : 'unique'. C'est ce que nous retrouvons dans le credo : je crois en Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, etc... Pourtant, dans ce même évangile de Jean, il est peu probable que ce terme du Fils ait ce sens-là, la plupart du temps. C'est cette théologie qui s'est développée par la suite, et dont nous n'arrivons pas à faire abstraction, qui nous le fait lire ainsi, alors que le plus souvent il ne sert qu'à désigner cette présence de Dieu en nous, pour la différencier de Dieu en lui-même qui dépasse cette présence et qui est désigné, lui, par le Père. Essayez de relire Jean en vous attachant à ce sens-là, vous verrez ! Il est vrai que ce langage est assez spécifique à Jean. Mais les synoptiques ne sont en fait pas en reste, c'est juste qu'ils ont créé un autre concept, qu'ils utilisent un autre mot pour en parler : l'Esprit.
Eh oui, ce que nous considérons comme la seconde et la troisième personnes de cet autre concept, beaucoup plus tardif lui, de la Trinité, ne traduisaient originellement qu'une seule et même idée, la présence de Dieu en chacun de nous. Il y a bien, en fait, une petite différence entre les deux : le concept de l'Esprit parle d'une présence de Dieu que les disciples n'ont pu découvrir qu'après la mort de Jésus, alors que Jean fait remonter son concept du Fils à Jésus, de son vivant, et après tout il n'est pas impossible que le "disciple que Jésus aimait" ait eu plus ou moins compris, dès cette époque, ce dont Jésus parlait, c'est en tout cas certainement celui qui en était le moins éloigné. Mais que nous importe cette différence ? l'essentiel est bien ce que les deux images ont en commun, cette présence de Dieu directement en nous, et cessons de crucifier encore et encore Jésus en refusant d'entendre ce qu'il disait, ce qu'il nous dit, réellement.


Commenter cet évangile