Bouche à oreille
Alors qu'il était en route avec ses disciples, Jésus entra dans un village. Une femme appelée Marthe le reçut dans sa maison.
Elle avait une soeur nommée Marie qui, se tenant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Marthe était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien ? Ma soeur me laisse seule à faire le service. Dis-lui donc de m'aider. »
Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée. »
voir aussi : Sacrée oisiveté, L'art de la réception
Il est difficile d'entendre ce passage sans penser à la famille de Béthanie, composée de Marthe, Marie et Lazare, dont parle l'évangile de Jean. Les évangiles synoptiques, pour leur part, ignorent complètement cette famille, et le prénom de Marthe ne figure que chez Luc, dans ce seul passage. La coïncidence des deux prénoms féminins tend à faire penser qu'il s'agit des mêmes personnes, mais Luc, pour sa part, ne connaissait sans doute pas la tradition rapportée par Jean à ce sujet. Pour lui, donc, cet épisode est complètement en-dehors de ce que nous savons, nous, par ailleurs.
La première chose qui nous frappe alors, si nous faisons donc abstraction de l'évangile de Jean, c'est que deux femmes, vivant apparemment seules, accueillent Jésus. C'est totalement incongru dans le contexte de la culture juive de l'époque, sauf à vouloir faire ajouter aux épithètes de glouton et ivrogne, dont Jésus était déjà affublé par les pharisiens, celui de débauché ! C'est la seule conclusion possible, ces femmes sont des prostituées.
Vu sous cet angle, on peut alors un peu mieux comprendre ce qui, autrement, nous apparaît toujours comme quelque peu injuste. Car il ne s'agit pas alors d'une réception ordinaire, comme celle donnée par exemple ailleurs par le pharisien Simon, poussé lui juste par une sorte de curiosité, ou le désir de se faire bien voir socialement. Il s'agit plutôt ici de conversion, comme Zachée, ou Matthieu. Ces femmes ont entendu parler de Jésus, et, comme la 'pécheresse' chez le dit Simon, elles ont été touchées par lui. Mais lorsque Marthe s'affaire ainsi au 'service', c'est plutôt une forme de fuite, se raccrocher à ce qu'elle sait faire et a toujours su faire, tandis que Marie, elle, a adopté l'attitude adéquate, la même que la pécheresse d'ailleurs, celle de l'ouverture.
Car il ne s'agit pas de réception au sens ordinaire. Ou plutôt il s'agirait que cette réception ne consiste pas, comme souvent, à faire étalage de soi auprès de l'invité. Il s'agit pour elles de se mettre vraiment en état de réceptivité ! Elles ont fait la démarche de braver les interdits et la réprobation sociale unanime, qui les considèrent comme impures et ne devant donc pas s'approcher de personnes respectables, comme Jésus, et qui ne les tolèrent qu'à la condition qu'elles restent discrètes. Ce serait dommage de ne pas aller maintenant jusqu'au bout, comme nous en donne l'impression Marthe.
À moins que ce ne soit que Marie seule qui était 'pécheresse'. Cet épisode est tellement isolé dans l'évangile de Luc, qu'il est difficile de se faire une idée du contexte. Jésus, alors, ne reprocherait pas à Marthe de ne pas adopter la même attitude que sa sœur, seulement de ne pas comprendre que sa sœur a ses raisons de se comporter ainsi, que c'est même ce dont elle a besoin en cet instant. La scène pourrait fonctionner aussi ainsi. Ce qui est sûr, c'est que cette position de Marie, dévouée, aux pieds de Jésus, nous fait irrésistiblement penser à la pécheresse au repas de Simon, et aux différentes versions de l'onction à la veille de la Passion. De là à confondre toutes ces femmes en une seule, comme l'a fait une certaine tradition populaire, ce serait excessif, mais on ne peut s'empêcher de penser que leurs motivations étaient au moins similaires...


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