Grand ménage
Il entre au temple. Il commence à jeter dehors les vendeurs. Il leur dit : « Il est écrit : "Ma maison sera une maison de prière." Et vous, vous en avez fait une caverne de bandits ! »
Il est à enseigner, chaque jour, dans le temple. Les grands prêtres et les scribes cherchent à le perdre, et aussi les premiers du peuple. Et ils ne trouvent que faire : car tout le peuple est suspendu à lui en l'entendant.
voir aussi : Première escarmouche, Une bataille, pas la guerre, Paroles en or, Occuper le terrain, Légitimité du peuple
Luc est sans conteste possible le moins prolixe des quatre évangélistes sur l'affaire des marchands du Temple. Jésus "commence à jeter dehors" les marchands. "jeter dehors" est une action forte, puisque c'est le même mot grec qui est utilisé quand on nous dit que Jésus "jette dehors" l'esprit impur d'un possédé. Ce n'est sûrement pas un hasard si ce mot est le même, il y a bien l'idée que la présence des marchands dans le Temple est comparable à une possession par un esprit démoniaque, même si lesdits marchands ne sont en l'occurrence que les petits soldats de l'autorité religieuse qui, elle, a pris quelques temps plus tôt la décision d'autoriser ce commerce dans l'enceinte du Temple, alors qu'auparavant elle était cantonnée à l'extérieur. Un mot fort, donc, pour décrire cette déclaration de guerre de Jésus, non pas donc aux marchands eux-même, mais bien au sanhédrin, un mot fort mais modulé par ce "il commence" qui, chez Luc, peut laisser penser que Jésus s'est contenté de commencer, sans aller jusqu'au bout.
Marc (11, 15-19) a mot pour mot le même début de description : "Il commence à jeter dehors les vendeurs", mais, outre qu'il dit que Jésus jette aussi dehors les acheteurs, en plus des vendeurs, il continue surtout avec une description plus détaillée, parlant de tables et de sièges renversés, et pour finir il dit que "Jésus ne laisse personne transporter d'objet dans le Temple". Cela va plus loin encore que d'empêcher simplement le commerce, et c'est un verbe au présent, ce qui implique que Jésus est allé au bout de son opération de rétablissement de l'ordre et qu'il le maintient par la suite. Matthieu (21, 10-13) ne parle pas de cette interdiction de transporter quelque objet que ce soit (qui rappelle les prescriptions relatives au sabbat), mais dès le départ il n'a pas non plus le "il commence" : pour lui, "Jésus jette dehors". C'est dit, il n'y a pas d'ambiguïté, il l'a fait. Enfin Jean (2, 12-17) a bien sûr un récit qui diffère plus notablement de celui des synoptiques, décrivant un Jésus qui se fabrique d'abord un fouet (!), mais pas question chez lui non plus de "commencer" seulement, comme chez Matthieu "Jésus jette dehors" tout ce petit monde, sans oublier les animaux...
Luc a donc bien voulu atténuer au maximum le scandale provoqué par Jésus. Reconnaissons que nous ne sommes pas non plus nous-mêmes toujours à l'aise avec cet épisode. L'image que nous nous faisons de Jésus d'une manière générale ne nous semble pas cadrer avec cette opération de commando. Au sujet du fouet, chez Jean, on s'empresse de préciser qu'il ne s'en est servi que pour chasser les animaux, et de préférence, bien sûr, en le faisant claquer en l'air à la manière du dompteur de cirque, ou mieux encore juste en le montrant. Mais même ainsi nous sommes gênés à l'idée d'un Jésus obligé de faire appel à la possibilité d'une contrainte physique pour parvenir à ses fins. Ne parlons pas alors des tables des changeurs renversées avec les pièces de monnaie s'éparpillant sous les colonnades. Nous avons l'impression que de tels comportements rabaisseraient un peu Jésus comme quelqu'un qui ne serait pas capable de "se tenir", de maîtriser ses sentiments, et qui se laisse dominer par eux. C'est que nous sommes les héritiers de Luc, et de siècles de civilisation inspirés de Luc. Luc est effectivement le plus policé des quatre évangélistes, héritier de la culture gréco-romaine et sans doute issu d'une classe aisée, alors que les trois autres sont certainement héritiers d'une culture juive, plus orientale, plus rustique sans doute, mais plus franche aussi. Luc est l'évangéliste du consensus, qui arrondit les angles pour éviter de fâcher, mais aussi celui qui nous a le mieux parlé de la patience et de la miséricorde infinies du Père. Les deux sont-ils dissociables ?


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