Table ouverte
Après cela, il sortit et il remarqua un publicain (collecteur d'impôts) du nom de Lévi assis à son bureau de publicain. Il lui dit : « Suis-moi. » Abandonnant tout, l'homme se leva et se mit à le suivre.
Lévi lui offrit un grand festin dans sa maison ; il y avait une grande foule de publicains et d'autres gens attablés avec eux. Les pharisiens et les scribes de leur parti récriminaient en disant à ses disciples : « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ? »
Jésus leur répondit : « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes mais les pécheurs, pour qu'ils se convertissent. »
voir aussi : Jaloux, Anti-sceptiques, Collabo
Le découpage liturgique présente ici une curiosité assez désarçonnante : cet épisode des évangiles est celui qui précède ...celui que nous avons vu hier ! Pour les trois synoptiques, en effet, c'est après ce reproche des pharisiens à Jésus de se compromettre à table avec ces gens peu fréquentables, qu'ils enchaînent sur un reproche plus général, celui de ne pas pratiquer le jeûne. Les commissions liturgiques auraient-elles leurs raisons que la raison ignore ? Bon, en fait, on devine plus ou moins que ces quatre premiers jours de carême sont censés tourner autour des idées de renoncement, d'efforts, de sacrifices. Mercredi : le triptyque aumône, prière et jeûne. Jeudi : offrir sa vie. Vendredi : retour sur le jeûne. Aujourd'hui : donner ce que l'on possède.
C'est effectivement un aspect non négligeable de ce passage : Lévi (que Matthieu, dans sa version, appelle Matthieu : il est possible que ce soit lui-même) se lâche, Lévi se libère. Il en a ras-le-bol de cette situation intenable de paria, de pestiféré, de cet ostracisme de toute la société juive à son égard. C'est vrai qu'il était un traître, que c'est grâce à lui et à ses semblables que les romains pouvaient pomper le fric. Et c'est vrai qu'en outre il ne se gênait pas pour se constituer son propre pécule au passage. Il faut bien qu'il ait eu une motivation personnelle, quand même. Ceci dit, si ce n'avait pas été lui, ç'aurait été un autre.
En tout cas, voilà, tout ça ne le satisfaisait pas vraiment pour autant. Il y en a, peut-être, qui sont vraiment cyniques, qui en profitent à fond sans aucun remord. Pas lui. Lui, comme beaucoup d'autres sûrement, il était comme le cul entre deux chaises. Mais c'était une situation inextricable, insurmontable, sans issue. Certes, il pouvait tout arrêter, se repentir, se dépouiller même de toute sa fortune accumulée, comme il vient de le faire, mais ce n'est pas ça qui suffira à le faire rentrer en grâces dans l'estime de ses compatriotes, comme on le voit très bien ici, où il n'y a que Jésus pour croire à sa sincérité, pour être capable de l'accueillir aussitôt, d'effacer l'ardoise sans arrière-pensée.
Dans le fond, si, à ce festin, il ne se trouve que des anciens collègues de Lévi et autres 'pécheurs' (mis à part Jésus et ses disciples), c'est surtout la faute des pharisiens. Ce n'est en tout cas pas Lévi qui leur a interdit de venir, c'est eux qui n'ont pas voulu. Et s'ils n'ont pas voulu, c'est bien sûr parce qu'ils ne voulaient pas avoir à fréquenter cette assistance qu'ils considèrent comme impure, comme ils le reprochent à Jésus, mais c'est déjà en premier parce que, eux, ils ne l'acceptent pas, ce retournement de Lévi. Leur conception, à eux, de sa conversion, ç'aurait été qu'il s'abîme en de longues mortifications pour expier ses erreurs du passé !


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