Partage d'évangile quotidien
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En instance de jugement

Lun. 25 Février 2013

Luc 6, 36-38 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. 

« Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. 

« Donnez, et vous recevrez : une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans votre tablier ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous. » 

 

 

Le paradis perdu, par He-Qi

 

 

voir aussi : Comme en un miroir, Double mesure, Corne d'abondance

C'est une de ces nombreuses sentences qui parsèment les évangiles, qui nous sont rapportées par les trois synoptiques (Marc, Matthieu et Luc), mais chacun les a placées à des endroits différents de son récit. Ces sentences faisaient partie de collections de paroles attribuées à Jésus, que l'on se transmettait oralement. Lorsque les évangiles ont été composés, avec cette fois comme objectif de ne pas transmettre seulement ce qu'il avait dit, mais de dresser un portrait aussi de ses actions et de sa vie, ces paroles ont été intégrées par chacun là où il lui semblait qu'elles appuyaient l'image qu'il voulait donner, ou bien là où elles ne perturbaient pas l'ordonnance de son récit.

Les évangiles, en effet, ne sont pas des biographies, au sens où nous le comprenons de nos jours. Les évangélistes ne sont pas des historiens qui s'efforceraient de restituer le maximum de faits, de gestes, de paroles, de leur sujet dans l'ordre où ils se sont produits. Les évangélistes sont des gens (ou des groupes de gens) pour lesquels Jésus est une personne essentielle et qui s'efforcent de faire comprendre en quoi, pourquoi, comment, Jésus est si important pour eux. C'est ça qui les guide, qui donne à chaque évangile sa forme et sa structure, chacune différente des trois autres, et c'est pourquoi chacun organise le matériau qu'il a à sa disposition – ces collections de sentences, le récit de la Passion, des collections de récits de miracles aussi sans doute – dans l'ordre qui lui semble apte à soutenir sa thèse. Et puis dans tous ces matériaux, il y en a un certain nombre qu'ils ne veulent pas perdre mais qui ne sont pas essentiels non plus au déroulement de leur raisonnement, ou parfois aussi qui font un peu doublon. En ces cas, comme pour notre sentence d'aujourd'hui, leur emplacement dans le récit n'a pas de signification précise. C'est un peu une parenthèse, à prendre comme telle. Mais cela reste bien un témoignage sur Jésus, nous y reconnaissons sans aucun doute son esprit.

"Soyez miséricordieux comme votre Père, ne jugez pas, ne condamnez pas" : avant que d'être une recommandation sur notre conduite, nous avons déjà ici un enseignement sur ce Dieu que Jésus appelle le Père. Certes Dieu était déjà miséricordieux pour les juifs de l'époque de Jésus, mais il n'était pas que ça. Il était aussi le juge suprême, le tout-puissant, un dieu guerrier même à l'occasion, jaloux, vindicatif, orgueilleux. Or nous pouvons être à peu près certains que ce n'est plus le cas pour Jésus. S'il nous recommande de ne pas juger, de ne pas condamner, c'est justement parce qu'il pense que Dieu non plus ne juge pas ni ne condamne. Sinon, comment pourrait-il, comme il le faisait samedi, nous dire d'être "parfaits comme votre Père est parfait" ? Comment pourrions-nous espérer apprendre un jour à ne plus juger ni condamner si Dieu lui-même n'en est pas capable ?

Oui, le Dieu de Jésus ne juge pas, ni ne condamne, les hommes. De quel droit alors pourrions-nous le faire ? La seule personne que nous pourrions juger et condamner, c'est nous-mêmes. Mais même là, ce n'est pas si évident. Et puis surtout, pour quoi faire ? Nous juger, nous le pouvons, nous le devons même peut-être, d'une certaine manière, mais surtout nous ne pouvons guère faire autrement. Nous avons ce que nous appelons notre conscience, qui nous dit en permanence si nos paroles et nos actions sont honnêtes, correctes, à la hauteur. Oui, nous nous jugeons sans cesse. Mais nos critères ne sont pas toujours très adéquats. Ils se basent en grande partie sur une morale collective qui est loin d'être au-dessus de tout soupçon. Nous le savons très bien, la morale de la bourgeoisie, celle des ouvriers ou celle des paysans, ne sont pas les mêmes et peuvent être contraires en un certain nombre de matières, de même pour la morale des pétainistes et celle des gaullistes pendant l'occupation, et d'innombrables autres exemples. Et au nom de ces morales, et en parfaite bonne conscience, il est possible, il est même certain, que l'on commette de nombreuses erreurs, voire des crimes.

Voilà pour le seul jugement qu'il nous soit éventuellement licite de prononcer, et nous voyons qu'il est plutôt problématique. Nous ne pouvons guère faire autrement, c'est justement ce qui fait notre spécificité humaine, notre conscience. Mais nous avons donc le devoir, ici encore, de nous interroger sur ce qui fonde notre jugement, sur quelles bases il s'assoit. Quant à nous condamner... mais pour quoi faire ? Quelle absurdité ! Même si nous avons le sentiment d'être le dernier des salauds et irrécupérable, si nous le pensons vraiment, alors demandons de l'aide, aux autres, à Dieu. Certes, ce qui est fait est fait. Si nous avons tué, si nous avons violé, si nous avons torturé, nous ne pourrons pas dédommager nos victimes. Cela restera toujours dans notre mémoire. Mais nos victimes non plus ne peuvent pas oublier, et elles s'efforcent elles aussi de vivre quand même honnêtement, sans faire subir à d'autres innocents ce qu'elles ont vécu. Et nous, nous ne serions même pas capables de nous efforcer un tout petit peu de notre côté d'en faire autant ? C'est là, pour le coup, que nous mettrions un comble à nos agissements.

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