Ceux qui font
Arrive près de lui sa mère, et ses frères. Ils ne pouvaient l'atteindre à cause de la foule. On lui annonce : « Ta mère et tes frères se tiennent dehors : ils veulent te voir. » Il répond et leur dit : « Ma mère et mes frères sont ceux qui entendent la parole de Dieu, et font ! »
voir aussi : Secrets de famille, Parents éloignés, Famille recomposée, Places chères, Famille d'adoption
Il était à peu près inévitable que "la mère et les frères" de Jésus — autrement dit les siens, sa famille, ceux qui l'ont connu bébé, puis enfant, puis jeune homme — ne le suivent pas dans l'évolution qui s'est emparée de lui par la suite. Déjà, il semble évident qu'ils ne l'ont pas suivi, physiquement, quand il est devenu disciple de Jean Baptiste. Ils ne sont pas venus avec lui, vivre dans le désert et l'ascèse, à proclamer la venue prochaine du Royaume et prêcher la nécessité de se repentir. Cependant, cette première étape, ils l'ont peut-être assez bien acceptée. Tout indique que la famille de Jésus espérait la venue du Royaume, et elle ne devait pas être insensible au message du Baptiste. Peut-être même était-elle fière de son Jésus, et l'avait-elle encouragé, en tant qu'aîné, à représenter en quelque sorte leur contribution à eux tous au mouvement de Jean. Le problème est plutôt venu ensuite. Nous avons vu que Jean lui-même s'est mis à douter, comment en aurait-il été autrement de la mère et des frères (et sœurs) de Jésus ?
Le changement de style de Jésus ne pouvait que les choquer. Ou peut-être voudrions-nous refaire l'histoire — après tout les statistiques n'interdisent pas formellement que deux "grandes âmes" naissent au sein d'une même fratrie —, mais il reste que les indices qu'on trouve encore chez Marc, d'une réaction de cette famille lors des débuts de l'histoire en Galilée, quand l'agitation a commencé de s'emparer de cette bourgade de Capharnaüm, sont parfaitement plausibles et cohérents. Jésus est revenu de Judée quand Jean a été arrêté, puis se sont produites les premières guérisons, l'effervescence s'est mise alors à gagner Capharnaüm et la région. En en entendant parler depuis leur village de Nazareth (ou quel que soit le nom réel du hameau natal de Jésus), et pas seulement des guérisons mais aussi d'une sorte de joyeux boxon qui voyait leur Jésus se compromettre au milieu des collabos et des prostituées, il n'y a rien de surprenant à ce qu'ils aient pensé qu'il avait "perdu la tête" (Marc 3, 21), et qu'ils aient entrepris le trajet afin de "se saisir de lui" et le ramener chez eux. Nous sommes à une époque où la famille, ou le clan, priment sur l'individu, et il ne s'agissait pour eux que de sauver l'honneur de leur famille.
Ces éléments, qui nous permettent de comprendre dans quel état d'esprit "la mère et les frères" de Jésus se retrouvent un jour à Capharnaüm, demandant à "le voir", ne figurent encore que dans l'évangile de Marc. Il n'y a pas de doute que c'est là l'histoire qu'il raconte. Matthieu et Luc ont supprimé cet exposé initial des raisons de "l'expédition" de la famille, ce qui fait que, si nous ne tenons pas compte de Marc, nous lisons le commencement de la scène comme assez anecdotique. Sa mère et ses frères sont là ? eh bien peut-être qu'ils étaient simplement venus faire les courses et qu'ils veulent en profiter pour lui faire un petit coucou ! Mais on se perd alors en conjectures sur les raisons de la réponse de Jésus : pourquoi cette phrase qui, même si elle ne condamne pas stricto sensu sa famille, est quand même pour le moins un avertissement à son égard ? Nous sommes donc bien, en réalité, dans un schéma assez semblable à celui de la réponse faite aux deux disciples du Baptiste venus faire part à Jésus des doutes de leur maître : "heureux qui ne trébuche pas à cause de moi" adressé à Jean, comme ici "ma mère et mes frères sont ceux qui m'écoutent" adressé à sa famille, sont tous deux des appels à leur conversion.
Évidemment, nous nous retrouvons avec un Jésus assez loin de l'hagiographie officielle, de la conception miraculeuse, pourquoi pas des miracles quotidiens dans l'enfance (fabriquant des oiseaux en argile qui prenaient ensuite vie quand il leur soufflait dessus, selon un "apocryphe"), de la sagesse infuse étalée devant les docteurs du Temple dès ses douze ans, etc. Nous nous retrouvons avec un Jésus homme qui a cherché sa voie comme nous la cherchons tous, et qui l'a découverte progressivement, une voie qui l'a surpris lui-même, dont il n'a pas tout compris tout de suite. Mais un Jésus qui a appris à lui faire confiance, à cette voie qui était aussi une voix, et qu'il a appelée son Père, et, en ceci, un Jésus profondément humain et qui nous parle tout aussi profondément, bien plus que le Dieu tout armé de pied en cap descendu directement du ciel... Ceci n'exclut pas qu'il soit, en quelque sorte, "devenu" Dieu — et, s'il l'est devenu, c'est aussi qu'il l'était dès le début, bien sûr —, mais il faut que nous précisions alors ce que nous entendons par ce mot : Dieu.
Si nous pensons à Dieu comme à la permanence suprême, l'inaltérabilité absolue, celui qui est, de tous temps et pour toujours, le même et encore et toujours le même, alors oui nous ne pouvons pas concilier l'affirmation de la divinité de Jésus avec son humanité profondément semblable à la nôtre, telle que nous pouvons encore la trouver dans les évangiles, malgré des siècles de camouflage et de construction de l'idole. Mais l'ennui d'un tel Dieu, c'est qu'il ne peut qu'être radicalement étranger à un univers qu'il aurait donc créé, on se demande pourquoi. Ce Dieu, qui est le Dieu de la transcendance pure, ne peut qu'être absolument distinct du monde, et on ne voit pas comment le monde aurait pu en entendre parler, dans ces conditions... Dieu, si tant est qu'il y ait Dieu, ne peut pas être que transcendance ; il faut nécessairement qu'il soit aussi immanence. Et Dieu ne peut pas être que dans le permanent, non plus ; il y est, mais il est aussi nécessairement dans une forme d'impermanence : il devient, ou advient.
Alors Jésus peut très bien, non pas à strictement parler être devenu Dieu — puisqu'il faut nécessairement qu'il l'ait été dès le début, comme nous le sommes tous, d'ailleurs —, mais non pas non plus être devenu Dieu dans le sens qu'il aurait atteint un état d'accomplissement ultime par la résurrection — car ceci signifierait que Dieu cesserait de devenir et d'advenir. Aussi extraordinaire que puisse nous sembler le fait de la résurrection de la chair de Jésus — qui pour moi est une réalité littérale —, il ne peut pas signifier que Jésus "est devenu" Dieu, comme si pour lui, et pour Dieu, tout s'était fini à ce moment-là. Le devenir de Dieu ne saurait avoir de limites ; puisque nous ne sommes plus sur un Dieu statique mais dynamique, on ne voit pas au nom de quoi on pourrait borner ce dynamisme, même si, évidemment, notre raison vacille sur ces confins que nous ne savons que difficilement nous représenter.


Commenter cet évangile