Impossible n'est pas...
Comme il sort, en chemin, un homme court au-devant de lui, tombe à genoux devant lui et l'interroge : « Bon maître, que ferai-je pour hériter d'une vie éternelle ? » Jésus lui dit : « Pourquoi me dis-tu bon ? Nul n'est bon sinon l'unique : Dieu. Tu sais les commandements : Ne tue pas. N'adultère pas. Ne vole pas. Ne témoigne pas à faux. Ne fraude pas. Honore ton père et ta mère... » Il lui dit : « Maître, tout cela, j'ai bien observé dès ma jeunesse. » Jésus, après l'avoir fixé, l'aime. Il lui dit : « Une seule chose te manque : va ! Ce que tu as, vends, donne aux pauvres, et tu auras trésor en ciel ! Et viens, suis-moi ! » Lui, s'assombrit à cette parole. Il s'en va, attristé : car il avait beaucoup de possessions…
Jésus regarde à la ronde et dit à ses disciples : « Comme il sera difficile à ceux qui ont de l'argent d'entrer dans le royaume de Dieu ! » Les disciples sont effrayés de ses paroles. Jésus de nouveau répond et leur dit : « Enfants, comme il est difficile d'entrer dans le royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau d'entrer par un chas d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu ! » Ils sont frappés outre mesure et se disent entre eux : « Et qui peut être sauvé ? » Jésus les fixe et dit : « Pour des hommes, impossible, mais non pour Dieu. Car tout est possible pour Dieu. »
voir aussi : Affligés de grands biens, Richesse du cœur, Dieu seul, Tiquet gagnant
Nous avons aujourd'hui un Jésus pharisien jusqu'au bout des ongles. Respecter tous les commandements, comme dit l'homme l'avoir fait, Jésus connaît aussi. C'est toute sa propre enfance qui lui remonte d'un seul coup en mémoire, et plus encore sa période de disciple de Jean Baptiste, pendant laquelle ils étaient plus que les champions de l'observance des commandements ! Jésus a été cet homme, plein d'idéal innocent, de volonté sincère de bien faire, et c'est pourquoi il nous est dit cette phrase exceptionnelle, qu'après l'avoir fixé, il "l'aime". Jésus reconnaît dans cet homme celui qu'il a été lui-même. Et, ne nous y trompons pas, ce n'est pas que Jésus tiendrait maintenant l'observance de la Loi pour secondaire ! Il est évident que Jésus "ne tue pas, n'adultère pas, ne vole pas, ne témoigne pas à faux, ne fraude pas" et honore même son père et sa mère, tout ceci ne constituant qu'une base minimale, un pré-requis, dont on peut d'ailleurs de demander s'il est vraiment nécessaire de le rappeler.
Non, contrairement à ce qu'ont pu essayer de faire croire ses détracteurs de son vivant, ou d'autres plus tard s'imaginant pouvoir justifier leurs faiblesses par un soit-disant amour qui autoriserait n'importe quelle turpitude, Jésus n'a jamais renié les bases de sa foi juive. L'amour n'est pas un synonyme d'être esclave de ses désirs, de ses impulsions. Si Jésus aime cet homme, c'est parce qu'il est sur la bonne voie ! Il faut simplement qu'il aille maintenant jusqu'au bout, plus loin, qu'il passe à un autre paradigme, qui n'invalide pas le premier, mais qui le replace quand même dans une autre perspective. La Loi reste valable à 200 %, mais est-elle destinée à rester un horizon indépassable, et inatteignable ? La Loi est-elle le but, ou un moyen ? et si elle n'est qu'un moyen, au service de quel but alors ? C'est d'ailleurs le sens de la question de l'homme, et c'est particulièrement pour cette raison que Jésus l'aime : parce qu'il pressent qu'il y a autre chose, "que ferai-je pour hériter d'une vie éternelle ?" Pour lui aussi la Loi est une évidence, mais il devine qu'elle ne suffira pas, qu'il lui manque un petit quelque chose.
Or, ce petit rien qui fait toute la différence, n'est pas de l'ordre du faire ("que ferai-je ?"). Si Jésus lui répond par les commandements, c'est bien sûr parce qu'ils sont le minimum vital, mais c'est aussi parce que l'homme a orienté la question dans ce sens : que faire ? et c'est maintenant seulement qu'ils se sont mis d'accord que le faire (la Loi) ne suffit pas à répondre à la question, qu'ils vont pouvoir aborder la vraie réponse : comment trouver Dieu ? ou : qui hérite de la vie éternelle ? Pour qui cet homme pose-t-il sa question ? Ne nous y trompons pas ici non plus, Jésus répond sur la question des richesses, parce que c'est ce qui pose problème dans le cas de cet homme. À un petit chef imbu de ses minuscules pouvoirs, il aurait répondu autrement, et encore autrement à la petite poucette préoccupée nuit et jour du nombre de ses amis sur Facebook... On n'est donc plus dans l'ordre du faire, mais dans celui de la motivation : il n'y a qu'une façon de trouver Dieu, c'est en renonçant à son moi illusoire, tout ce qui nous semble faire partie de nous, nous être indispensable, sans lequel on s'imagine ne pas pouvoir exister. Et il n'y a pas vraiment de truc magique, pour ça...
"Pour les hommes : impossible !" Et effectivement, il ferait beau voir que Dieu soit à la merci du vouloir des hommes : on peut lui accorder un minimum de liberté, non, à lui aussi ? Cela reste donc lui qui décide, par grâce, de se révéler. Il n'en reste pas moins qu'il ne le fera pas si nous ne le souhaitons pas. C'est alors, le plus souvent, un long chemin qui nous y amènera. Le plus souvent : parce que les révélations soudaines restent l'exception, nous avons à nous préparer. Long : cela peut être plus subjectif qu'objectif, et puis, au pire, qu'est-ce qu'une vie au regard de l'éternité ? Il nous faut en tout cas être doublement patients, parce que ça ne dépend pas que de nous, et parce que ce qui dépend de nous, nous ne le savons pas vraiment. Il s'agit, bien sûr, d'apprendre à nous connaître, apprendre à nous dé-saisir de tout ce qui est illusoire en nous, et, par définition, l'illusion, c'est ce qui nous illusionne. Voilà pourquoi nous ne savons justement pas ce qu'est le chemin. Mais nous pouvons nous en douter. Et puis, il y a un moyen radical : apprendre à renoncer à tout. Avec une seule condition : il ne s'agit pas de nous forcer. Ça ne servirait à rien de "vendre tout ce que nous avons" si c'est pour le regretter ensuite toute notre vie. Il faut que nous soyons heureux et en paix avec nous-mêmes. Il faut que nos renoncements nous amènent vraiment à une plus grande liberté. Voilà aussi pourquoi tout ceci peut être long...


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