Lots de consolation
Pierre commence à lui dire : « Voici, nous, nous avons tout laissé et nous te suivons. » Jésus dit : « Amen, je vous dis, il n'est personne qui laisse maison, ou frères ou sœurs, ou mère ou père ou enfants, ou champs, à cause de moi et à cause de la bonne nouvelle, sans recevoir au centuple, maintenant, en ce temps-ci, maisons, et frères et sœurs, et mères et enfants, et champs, — avec des persécutions. Et dans l'éternité qui vient, une vie éternelle.
« Beaucoup seront, premiers, derniers, et les derniers, premiers ! »
voir aussi : À quitte ou double ?, Famille recomposée, Famille nombreuse, Placement exceptionnel
Le codicille au testament, ajouté par les héritiers. C'est vraiment difficile à entendre qu'il est "plus facile à un chameau...", la culture juive de l'époque ne peut pas considérer autrement les richesses que comme un signe de la bénédiction de Dieu. Et ont-ils tellement tort ? à quoi nous servirait un Royaume d'ascètes, une éternité d'austérités ? Ajoutons encore que les évangiles sont aussi des manuels de propagande, qu'ils servent à recruter de nouveaux adeptes, et qu'il n'est pas très vendeur de promettre comme graal ceinture et abstinence ! Alors, on nuance. Oui, les disciples quittent tout, mais ils seront récompensés, ils recevront cent fois plus. Le pire étant que, dans le contexte de la première communauté, c'était vrai, en partie. Les adeptes mettaient tout en commun, perdant donc tout, mais recevant aussi cent fois plus, puisque tout était à tous...
Mais il y a quand même un sacré glissement de sens, par rapport à hier. La question de l'homme riche portait sur "hériter de la vie éternelle". Aujourd'hui, il n'est plus question de ça directement. On retrouve la vie éternelle, mais comme un supplément à la fin, la cerise sur le gâteau, tandis que l'objectif premier devient celui de se mettre au service de Jésus et de la bonne nouvelle. Bien sûr, c'est le contexte qui commande ce dérapage, puisque la question est censée venir des disciples contemporains de Jésus. Mais en réalité, ces disciples ont-ils jamais vraiment poursuivi cet objectif, en soi ? n'était-ce pas plutôt, comme l'homme d'hier, d'entrer dans le Royaume, et suivre Jésus étant seulement le moyen qu'ils avaient jugé le meilleur pour arriver à leur fin ? Le problème, c'est qu'après la résurrection, ils ont fini par accomplir définitivement la substitution : entrer dans le Royaume, selon leur prédication, ne pouvait plus se faire autrement qu'en devenant adeptes de la nouvelle religion qu'ils prêchaient.
Voilà le fond de ce terrible décalage que nous pouvons observer entre le passage d'hier et celui d'aujourd'hui. C'est qu'on est passé d'un Jésus prêchant pour l'entrée dans la vie éternelle, ce qui, selon lui, nécessite de tout quitter, de renoncer à tout ce que nous croyons nous être indispensable — et c'est sans esprit de retour, définitif, une décision à prendre en soi et pour soi, sans autre perspective —, à des disciples prêchant pour l'entrée dans leur église, ce qui, selon eux, nécessite seulement de renoncer provisoirement à ses biens, pour en recevoir cent fois plus. Il ne s'agit pas de dénigrer l'expérience de vie communautaire qu'ils ont menée dans les premiers temps du christianisme, ni celle dans laquelle d'autres au fil du temps se sont eux aussi engagés. Ce genre d'expériences est admirable à tous points de vue, exigeante, il ne faudrait vraiment pas croire que ce serait une solution de facilité, à preuve qu'elles ne durent que rarement. Mais la question est surtout : parle-t-on de la même chose ?
On pourrait caricaturer les deux propos en les opposant en qualités de salut individuel contre salut collectif. Jésus répondrait à un homme en recherche de son chemin spirituel personnel, quand les disciples nous parleraient d'un chemin spirituel communautaire... Mais honnêtement, qui aurait la naïveté de croire qu'un groupe peut arriver à quelque chose à plusieurs, si aucun de ses membres n'effectue pas d'abord et prioritairement un travail sur soi ? Matthieu (15, 14) et Luc (6, 39) nous ont pourtant rapporté une parabole parfaitement appropriée sur la question : "Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne vont-ils pas tous deux dans un trou tomber ?"


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