Le dernier, pour la route
Ils viennent à Jéricho. Comme il sortait de Jéricho, avec ses disciples et une assez grande foule, le fils de Timée, Bartimée, aveugle, mendiant, était assis au bord du chemin. Il entend que c'est Jésus, le Nazaréen ! Il commence à crier et à dire : « Fils de David, Jésus, aie pitié de moi ! » Beaucoup le rabrouent pour qu'il se taise. Mais combien plus il crie : « Fils de David, aie pitié de moi ! »
Jésus s'arrête et dit : « Appelez-le. » Ils appellent l'aveugle et lui disent : « Confiance ! dresse-toi, il t'appelle ! » Il se débarrasse de son manteau, bondit et vient à Jésus. Jésus lui répond et dit : « Pour toi, que veux-tu que je fasse ? » L'aveugle lui dit : « Rabbouni ! Que je re-voie ! »
Jésus lui dit : « Va ! Ta foi t'a sauvé ! » Aussitôt il re-voit. Et il le suit sur le chemin.
voir aussi : Le train en marche, Voir et savoir, Aveugle mais pas muet
Jéricho ! on n'est plus loin de Jérusalem, maintenant, plus qu'une étape et ce sera Béthanie, les faubourgs, puis la capitale elle-même. Bref, une petite journée de marche... Jéricho, c'est aussi la première ville qui fut conquise par les hébreux après la sortie d'Égypte et les quarante ans d'errance dans le désert. C'était donc la toute première marche vers la constitution du futur royaume de David par un ramassis d'esclaves en fuite. L'histoire moderne émet pour sa part de forts doutes sur l'authenticité de ces récits fondateurs du judaïsme, mais peu importe ici, ils font partie de la culture des protagonistes de notre récit. Et ce n'est sans doute pas par hasard que l'aveugle interpelle Jésus sous ce titre "fils de David".
Pourtant, le thème de Jésus fils de David ne fait pas partie de l'évangile de Marc. Ce sont Matthieu et Luc qui sont attachés à cette héritage généalogique. Chez Marc, cet épisode est absolument le seul où l'on puisse trouver ce titre attribué à Jésus. Et quand on se souvient du contexte dans lequel nous sommes, de la tentative menée par les disciples il n'y a pas si longtemps pour monter sur Jérusalem avec une troupe de plusieurs milliers d'hommes pour introniser Jésus comme roi, et de la crise de confiance réciproque qui s'est installée depuis entre eux, on peut douter que Jésus soit très enthousiasmé par ce titre que lui claironne l'aveugle ! Personnellement, j'avancerais volontiers que c'est surtout pour qu'il arrête avec ça que Jésus a pris la peine de s'occuper de son cas.
D'ailleurs, Marc n'est pas particulièrement enthousiasmé d'avoir eu à mentionner cette étape à Jéricho. Il la signale uniquement à cause de cet aveugle, et il place cet épisode alors qu'ils s'éloignent du lieu. Ce qui nous donne cette impression un peu curieuse des deux premières phrases : ils arrivent à Jéricho ... ils sortent de Jéricho, c'est ce qu'on peut appeler un passage éclair ! Luc, lui, déplacera la guérison de l'aveugle à l'entrée dans Jéricho, de manière à pouvoir faire figurer ensuite l'épisode de Zachée dans la ville elle-même. Luc tenait à marquer le coup, Marc n'en a cure. Matthieu, pour sa part, n'a pas osé aller aussi loin que Luc. Il s'est donc contenté de multiplier l'aveugle par deux, pour donner un peu plus d'importance au miracle. Et puis il nous donne un avis sur le sentiment de Jésus au moment d'opérer la guérison : "il est pris aux entrailles", dit-il (Matthieu 20, 34). Mais ça, c'est l'extrapolation de Matthieu. C'est habile, car c'est un détail qui est souvent associé aux récits de guérisons de Jésus, mais Marc, sur lequel Matthieu a repris le récit, ne le mentionne pas.
Pour Marc, comme pour les autres évangélistes d'ailleurs, il y a principalement deux sentiments qui mènent Jésus à opérer une guérison : la pitié (= être pris aux entrailles) et l'admiration devant la foi de son interlocuteur. Cela ne semble pas clairement être le cas ici, ni de l'une, ni de l'autre. Vraiment, je trouve que le "qu'est-ce que tu veux" de Jésus sonne comme un : qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il te faut, pour que tu me laisses tranquille. Outre le fait que le titre de fils de David le hérisse à cause des relents de royaume terrestre qu'il émane, c'est de toute façon d'une manière générale aussi le principe même des signes dont il se méfie depuis la crise de la multiplication des pains. Il s'est bien rendu compte que ces signes étaient fortement responsables de l'ambiguïté du sentiment des foules à son égard. Jésus veut tourner cette page. Marc, d'ailleurs, ne décrit plus aucune guérison ni exorcisme à partir d'ici. C'est le dernier de tous. Oui, Jésus est passé à autre chose, maintenant...


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