Fils à papa ?
Jésus intervient et dit, tandis qu'il enseigne dans le temple : « Comment les scribes disent-ils que le messie est fils de David ? David lui-même a dit, dans l'Esprit-Saint : "Le Seigneur dit à mon Seigneur : 'Assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je mette tes ennemis sous tes pieds'." David lui-même le dit 'Seigneur' ; alors, d'où vient-il qu'il est son fils ? » La foule, nombreuse, l'entendait volontiers.
voir aussi : Vous avez dit 'Messie' ?, S'emmêler les crayons, Fils de ...
Comme les contradicteurs (hérodiens, sadducéens) ont été déboutés, comme les autres interlocuteurs (scribe pharisien) ont eu leur réponse, bref, le combat étant terminé par défaut de combattants, c'est Jésus maintenant qui choisit d'aborder de lui-même un nouveau sujet : pourquoi dit-on que le Messie devrait être un descendant de David ? Une telle opinion est effectivement à peu près partagée par tous, et nous en avons pour témoignage, chez les chrétiens, les deux généalogies que Matthieu et Luc ont, chacun de leur côté, imaginées pour Jésus — du moins pour son père Joseph. Témoignent encore de l'importance, même pour les premiers chrétiens, de cette ascendance davidique, les efforts déployés par les deux mêmes évangélistes pour faire naître Jésus à Bethléem — ville natale de David —, alors qu'on savait bien par ailleurs qu'il était Galiléen d'origine... Bref, deux des quatre évangiles trouvent essentiel que Jésus soit bien un descendant de David, pour qu'il puisse faire un Messie crédible.
Nous ne nous attarderons pas sur l'évangile de Jean : le portrait qu'il dresse de Jésus en fait un tel sur-homme qu'on peut comprendre que sa filiation ancestrale lui semble secondaire. Mais ce passage de Marc, par contre, est beaucoup plus surprenant, puisqu'il nous montre un Jésus contestant lui-même que le Messie puisse descendre de David ! Quelques éléments d'explication sont sans doute nécessaires, pour bien comprendre le raisonnement. Premièrement, il est inconcevable, dans la culture juive, qu'un père s'adresse à un de ses fils en l'appelant "Seigneur". Deuxièmement, le psaume 110 (109), traditionnellement attribué à David comme tous les psaumes, commence par ces mots : "Parole de YHWH à mon Seigneur..." : puisque c'est David qui est censé rapporter ces paroles, c'est donc lui qui appelle "mon Seigneur" la personne dont il est question ensuite. Et troisièmement, celui qui trônera à la droite de Dieu, ce ne peut être que le Messie. Cette phrase, tirée du psaume, est donc considérée comme une prophétie ("dans l'Esprit saint") de la future ascension de Jésus-Messie, et, dans cette phrase, David appelle le Messie son "Seigneur", et ceci est en principe contradictoire avec le fait que ce Messie puisse être un descendant de David.
On peut penser ce qu'on veut de ce raisonnement, reste que les trois synoptiques (Matthieu 22, 41-46 ; Luc 20, 41-44) nous le rapportent, et en l'attribuant à Jésus lui-même, alors qu'il n'est pas cohérent avec, et même qu'il invalide, la version officielle développée par la suite, d'un Jésus "fils de David". Ceci signifie sans aucun doute que les tout premiers chrétiens, tout en tenant fermement que Jésus était le Messie, ne croyaient pas que Jésus soit un descendant de David... Dans un premier temps de leur prédication, ils se sont donc contentés de cet argument que nous avons aujourd'hui : il n'y a pas de nécessité à ce que David soit l'ancêtre du Messie (en fait, c'est même que David ne peut pas l'être). Mais par la suite, ils ont dû se rendre compte que cette affirmation empêchait trop de juifs de se convertir, et c'est alors seulement que se sont élaborées les généalogies, ainsi que les histoires pleines d'imagination pour faire naître Jésus à Bethléem alors que toute son enfance s'est déroulée en Galilée, dont Matthieu et Luc nous ont transmis deux versions.
Plus précisément, on peut considérer que ce besoin de re-proclamer un Messie descendant de David, s'est fait jour quand on est passé des prédicateurs itinérants, guérissant et exorcisant, dont témoigne la source Q (et Marc est celui qui est resté le plus proche de cette époque), à des communautés ayant pignon sur rue, plus structurées, mais aussi moins charismatiques, plus dans une logique de conquête d'un marché que de simple témoignage par les œuvres. On peut noter, en outre, que la motivation essentielle du judaïsme pour faire du Messie un descendant de David, tient à que le Royaume est considéré comme étant celui d'Israël : le Messie devant en être le roi, il faut donc qu'il soit de la lignée royale par excellence. De là à dire que le christianisme de la source Q avait su dépasser ce tropisme, ce n'est peut-être pas certain pour autant, mais qu'il n'y attachait pas une grande importance, certainement.


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