Deuxième escarmouche
Il sort de nouveau au bord de la mer. Toute la foule venait à lui, et il les enseignait.
En passant, il voit Lévi (celui de Halphée), assis à la taxation. Il lui dit : « Suis-moi. » Il se lève et le suit.
Or, comme il était étendu à table dans sa maison, de nombreux taxateurs et pécheurs se mettaient à table avec Jésus et ses disciples. Car ils étaient nombreux, et ils le suivaient. Les scribes des pharisiens voient qu'il mange avec les pécheurs et taxateurs. Ils disent à ses disciples : « Quoi ! il mange avec les taxateurs et pécheurs ! » Et Jésus entend. Il leur dit : « N'ont pas besoin de médecin les forts, mais ceux qui vont mal. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. »
voir aussi : En bonne compagnie, Promiscuité à risques, Tout le monde à table !, Table ouverte
Voici un cinquième disciple appelé par Jésus à le suivre. Marc, et Luc à sa suite, le nomment Lévi, tandis que pour Matthieu il s'appellerait... Matthieu. Et Matthieu, l'évangéliste, insiste encore lors de l'énumération des douze : il est le seul à préciser que l'apôtre Matthieu est ce même taxateur ou collecteur d'impôts. Cette insistance de Matthieu a fait penser à certains que l'évangéliste pouvait être cet apôtre. Cette hypothèse semble cependant difficilement compatible avec ce qu'on peut deviner de Matthieu d'après son évangile. L'auteur est effectivement un homme qui connaît bien les Écritures, vraisemblablement un scribe, ce qui ne correspond pas du tout au profil des collecteurs d'impôt, qui étaient dans les faits des collaborateurs actifs des romains. Il faudrait supposer que cette étude des Écritures soit devenue sa passion après son appel par Jésus, on arrive là dans le domaine des pures hypothèses gratuites.
Et puis, peu importe, au fond. Les synoptiques nous parlent de l'appel de Pierre, André, Jacques et Jean essentiellement parce que ce sont les quatre dont ils parlent le plus souvent par la suite, sans doute aussi que ces même quatre ont eu un rôle important après la mort de Jésus. Mais nous savons que Jésus n'a vraisemblablement appelé personne de cette manière, explicite, que ce sont plutôt eux qui ont fait ce choix. C'est ce que l'évangile de Jean affirme, et c'est aussi conforme aux usages juifs : ce n'est jamais le maître qui choisit ses disciples, mais l'inverse. Jésus, bien sûr, dans la mesure où il pensait avoir quelque chose à transmettre, souhaitait avoir des disciples. D'ailleurs, Matthieu (11, 28-30) nous le montre faisant la réclame pour son 'école', dans des termes qui l'apparentent tout-à-fait à un rabbi classique. On peut bien imaginer qu'au cours d'une discussion avec l'un ou l'autre qui montrait de l'intérêt, Jésus ai pu développer des arguments pour convaincre un indécis, mais pas plus. Décrire, comme pour l'appel des quatre premiers, et comme pour celui d'aujourd'hui, un Jésus qui se serait adressé à des gens qu'il ne connaissait "ni d'Éve ni d'Adam" et qui ne lui demandaient rien, pour les inviter aussi impérativement à le suivre, n'est pas crédible.
Pour la bande des quatre, cet appel sert donc surtout à justifier leurs prétentions à diriger le mouvement chrétien naissant. Il nous donne aussi une image d'un Jésus sur-homme, qui lit dans les consciences et les connaît mieux qu'elles-mêmes ne se connaissent. C'est la posture de l'homme-Dieu, mais de quel Dieu parle-t-on alors ? cela ressemble beaucoup plus à du viol qu'autre chose... ce sont les vieux ferments, et non le Père dont Jésus parlait. Quant à Lévi, on remarquera qu'on ne parle plus de lui par la suite, et qu'il sert ici uniquement à introduire l'affaire qui suit, ce repas 'bordélique', cette promiscuité scandaleuse. Marc, hier, a déjà introduit le thème des oppositions à Jésus, aujourd'hui il veut enfoncer le clou, voilà toute la raison de l'appel de Lévi.
Il est vrai que, cette fois-ci, la question est beaucoup plus grave. Hier, nous étions sur un quiproquo, il n'y avait en réalité rien de répréhensible dans les paroles attribuées à Jésus. Aujourd'hui, il en va tout autrement, au moins vis-à-vis des pharisiens, qui sont les seuls visés. On pourrait nuancer, les pharisiens de Galilée étaient sans doute moins stricts que leurs collègues de Judée, pour ce qui concerne la fréquentation des 'pécheurs', mais même les plus libéraux d'entre eux ont dû être pour le moins gênés par ce repas. Il est donc à peu près certain que nous ayons ici un des sujets de discorde entre Jésus et ses anciens maîtres. Maintenant, nous aurions tort de penser que désaccord doive nécessairement signifier rupture. Loin s'en faut. Fréquenter les pécheurs n'est pas un péché lui-même ! c'est simplement à éviter. Tout le monde le sait, c'est de tous temps et d'aujourd'hui encore, à vivre dans une ambiance malsaine, à moins d'être très fort, on finit par se laisser contaminer. C'est la seule raison pour laquelle ces pharisiens mettent en garde Jésus, et c'est bien sur ce registre qu'il leur répond : il pense qu'il a l'antidote, et il veut le leur injecter.
Pour revenir, enfin, sur le rôle d'ennemis numéro un que les synoptiques ont tendance à attribuer aux pharisiens par rapport à Jésus, on se doit de remarquer encore un fait. Entre les sadducéens et les pharisiens, ce sont les premiers qui détenaient haut la palme du plus grand mépris envers le petit peuple. Les sadducéens sont fiers de leur richesse et de leur pouvoir, qu'ils tiennent pour preuve de la bénédiction de Dieu à leur égard, et profitent sans vergogne du système qui appauvrit toujours plus les pauvres à leur profit. Les pharisiens, par contraste, sont les inventeurs de l'institution synagogale, de ce maillage de tout le territoire, qui a pour objectif d'instruire le peuple, de lui apprendre les Écritures et la tradition. On peut trouver éventuellement qu'ils attachaient trop d'importance à la lettre de la Loi et pas assez à son esprit, ce qui les a amenés à ces innombrables développements et extensions, que leur reprochaient les sadducéens. On comprend bien aussi que leurs intentions n'étaient pas exemptes de toute arrière-pensée politique, il n'en reste pas moins que, eux, au moins, étaient aussi, comme Jésus, dans une démarche soucieuse de l'autre, du 'pécheur'. Ce sont ici juste les moyens pris par Jésus, sur lesquels ils émettent des réserves.


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