Jean sous toutes les coutures
« Amen, je vous le dis : Parmi les hommes, il n'en a pas existé de plus grand que Jean Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui.
« Depuis le temps de Jean Baptiste jusqu'à présent, le Royaume des cieux subit la violence, et des violents cherchent à s'en emparer. Tous les Prophètes, ainsi que la Loi, ont parlé jusqu'à Jean. Et, si vous voulez bien comprendre, le prophète Élie qui doit venir, c'est lui.
« Celui qui a des oreilles, qu'il entende ! »
voir aussi : Entrée dérobée, Le règne des violents, Élie, le retour
C'est un petit traité du lien entre Jean, le baptiseur, et le Royaume.
"Élie qui doit venir" : Élie a la particularité de faire partie de ces quelques rares personnes qui n'ont pas connu la mort. Lorsque son temps fut venu, Dieu l'a enlevé, emporté au ciel. Il n'a pas connu le shéol, ce lieu où les morts, réduits à une ombre d'ombre, attendent les jours derniers. Élie est aussi un des prophètes les plus populaires, et beaucoup pensent, sinon qu'il sera le messie, du moins qu'il reviendra sur terre lorsque ces jours derniers arriveront, lorsque viendra le temps d'instaurer le royaume.
En assimilant Jean à Élie, il nous est donc confirmé, d'une part, que le royaume est tout proche. Mais d'autre part, dire que Jean est "plus petit que le plus petit dans le royaume", c'est dire tout aussi nettement que le royaume n'est quand même pas encore là. Il y a ici quelque chose de très dur, non pas tant contre Jean lui-même – le plus grand des hommes, et assimilé à Élie –, mais contre le royaume qu'il a prêché. C'est sur ce point précis que Jésus se démarque le plus de son ancien maître. Comme lui, il prêche aussi le Royaume, mais ce n'est pas le même du tout.
Regardons encore ce qui nous est dit ici : "Tous les prophètes et la Loi ont parlé jusqu'à Jean". De quoi ont-ils parlé ? du royaume, bien sûr. Le royaume est bien le point focal, le point de convergence, de toute la foi juive, jusqu'à Jean, qui est donc, pour ceux qui veulent bien le voir, cet ´Elie qui doit venir en ces temps-là. Voilà pour toute l'histoire du salut jusqu'à Jean. Mais depuis Jean, ce royaume est l'objet de toutes les convoitises, ce qui signifie qu'on ne s'y prend pas de la bonne façon. Il faut penser ici aux zélotes, qui œuvrent à une restauration du royaume de David par les armes. Non, nous dit Jésus, ce n'est pas ça, non plus, le Royaume.
Nous voici avec trois conceptions du royaume. Celle des zélotes, très terre-à-terre, et complètement illusoire dans le contexte de la suprématie romaine. Celle de Jean, qui ne croit pas à l'action armée, qui demande à chacun de faire pénitence et de s'engager dans une vie morale droite. Mais qu'on ne s'y trompe pas, pour ses auditeurs, et sans doute pour Jean lui-même, l'objectif reste une souveraineté territoriale sur leur sol natal. Les zélotes pensent qu'il faut agir contre l'ennemi, prendre les armes, et Dieu les aidera à gagner la bataille. Les disciples de Jean pensent que leur malheur vient de ce qu'ils ont trahi Dieu, il faut qu'ils se repentent et se conduisent vertueusement, et Dieu les récompensera en leur restituant leur pays, de quelque manière que cela se fera.
Jésus a sûrement eu les mêmes attentes que tout le monde, dans son enfance, à savoir que la terre d'Israël est inséparable de l'élection de son peuple par Dieu. Et sans doute, jusqu'au tournant de l'affaire de la multiplication des pains, n'excluait-il pas la possibilité de cette restauration de leur souveraineté territoriale. Ce qui le différenciait ne résidait pas en cet objectif ultime, mais c'est sur la nature du lien à nouer avec Dieu qu'il se démarquait de Jean. Jean parlait encore d'une relation à rétablir. Pour lui, c'était toujours la même alliance, basée sur des observances, un code de lois. Pour Jésus, il s'agit d'une nouveauté, une nouvelle façon de voir Dieu, basée sur une relation personnelle, unique, propre à chacun, avec lui.


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