Partage d'évangile quotidien
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Imprimatur !

Ven. 24 Juillet 2015

Matthieu 13, 18-23 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Vous, donc, entendez la parabole du semeur : Chez tout entendeur de la parole du royaume qui ne la comprend pas, vient le Mauvais, il ravit ce qui a été semé dans son cœur : tel est celui qui au bord du chemin est semé. Celui qui sur les pierrailles est semé, c'est l'entendeur de la parole qui aussitôt avec joie la reçoit. Il n'a pas de racine en lui-même, mais il est versatile : que survienne affliction ou persécution à cause de la parole, aussitôt il chute. Celui qui dans les épines est semé, c'est l'entendeur de la parole chez qui le souci de cette ère, l'appât de la richesse, asphyxie la parole : elle devient sans fruit. Celui qui sur la belle terre est semé, c'est l'entendeur de la parole qui la comprend : il porte du fruit, et fait l'un, cent, l'autre, soixante, l'autre, trente. » 

 

 

L'arche de Noé, par He-Qi

 

 

voir aussi : Croissez et multipliez, Parole de semeur, Moralité de l'histoire, Explication de texte, Milieux et cultures

Et nous voici donc avec l'explication "officielle" de la parabole... Qu'en faire ? Cette explication se retrouve chez les trois évangélistes synoptiques avec un sens globalement assez constant. On peut remarquer quand même que Marc (4, 13-20) commence son explication par le semeur : "Le semeur, c'est la parole qu'il sème...", alors que Luc (8, 11-15) s'intéresse en premier à la semence : "La semence, c'est la parole de Dieu...", et que Matthieu enfin attaque par ce qui reçoit la semence : "Chez tout entendeur de la parole...". Ce sont peut-être des nuances, mais elles nous renseignent quand même sur le centre d'intérêt des uns et des autres. Pour Luc, héritier du courant paulinien qui n'a jamais connu Jésus "en chair et en os", c'est assez logiquement la parole qui importe le plus, le message, l'enseignement, qu'il a laissé et qui lui a été transmis. Alors que pour Marc, reprenant certainement en cela la formulation originelle de la source Q, Jésus est encore présent dans les mémoires, et c'est donc lui qui est premier. Matthieu, enfin, au nom de sa communauté dans l'attente exacerbée du retour de Jésus, est obnubilé par le comportement de ses membres, sur la nécessité de leur perfection, ce qui explique sa tendance générale à la moralisation, et, ici, qu'il attaque d'emblée par la réception de la semence, dont, au passage, il ne prend même pas la peine d'expliciter qu'elle symbolise la parole...

Car s'il y a bien un accord entre les trois, c'est celui-ci : la semence, c'est la parole de Dieu. On pourrait déjà s'interroger sur ce premier choix ; après tout, rien dans la parabole elle-même n'oblige à comprendre ainsi. Ce qui nous a déjà orienté en ce sens, c'est le passage d'hier (qu'on trouve aussi chez Marc entre la parabole et son "explication"), qui nous a parlé notamment de ceux qui "entendent sans comprendre". Mais ce même passage évoquait aussi ceux qui "regardent sans voir", et on pourrait alors comprendre la semence comme parlant, par exemple, de toutes les marques d'amour qui nous sont manifestées et que nous ne savons pas remarquer. Mais il y a quand même un fait qui peut justifier que la semence soit plus spécifiquement assimilée à la parole, c'est que cette parabole nous est donnée dans les trois synoptiques comme la première, et avec cette remarque qu'on trouve chez Marc : "Vous ne voyez pas cette parabole ? Alors, toutes les paraboles, comment les connaîtrez-vous ?" Cette parabole est donc une sorte de mise en abîme, c'est une "parole" (une parabole est indubitablement en premier une parole) qui nous parle de comment fonctionnent les paroles des paraboles.

On notera cependant au passage que Marc parle bien précisément d'abord de "voir" la parabole... Certes le verbe grec eidó peut, comme en français, signifier aussi "comprendre" (comme quand on dit "je vois..." pour dire "je comprends"), mais son sens premier est bien comme pour nous celui de voir, et ce n'est sûrement pas un hasard si Marc a utilisé d'abord ce verbe-là, avant d'utiliser gignóskó, qui lui a le seul sens abstrait de comprendre, connaître. Comprendre une parabole suppose de commencer par la "voir", de se représenter ce qui nous est raconté, de le vivre par tous nos sens (on peut et doit bien sûr étendre au-delà de la vue seule aussi aux sons, odeurs, touchers...). En bref, il s'agit de commencer par vivre comme de l'intérieur l'histoire qui nous est contée. Et c'est alors bien là que nous rencontrons l'inanité de vouloir tirer une explication et une morale de l'histoire qui s'imposeraient à tous ! Vivre avec les sens est en effet antinomique de tout jugement : le rebond de la graine sur la terre battue du chemin est avant tout un fait qui n'a pas de signification univoque, et qu'elle finisse dans l'estomac d'un oiseau n'est pas nécessairement un destin pire que si elle avait pu germer et pousser et fructifier ; après tout, pourquoi faire pousser des graines si c'est pour toujours les re-semer ensuite, sans jamais s'en nourrir ?

Après ce que je viens de dire, j'hésite alors à proposer la lecture suivante de la parabole du semeur, mais s'il est bien entendu que je ne prétends aucunement que ce soit la seule possible... La terre dure du chemin, c'est mon intelligence discursive, ma pensée consciente qui s'empare toujours du moindre mot pour immédiatement le cataloguer et le classer quelque part dans une petite case où je serai certain qu'il sera parfaitement inoffensif. La terre dure du chemin, c'est mon moi conscient, toute la structure dont je me sers pour me représenter à moi-même, me donner une identité : dans ce moi, rien ne peut pénétrer de tel qu'une graine qui viendrait mener sa propre vie, comme un parasite. À l'autre extrême, la terre riche et profonde, c'est mon inconscient tel que je le définissais hier, capable de tout recevoir et accepter, dépositaire d'une connaissance et d'énergies infinies. Oui, je sais, mon inconscient est aux limites de mon moi, dans des confins où je ne sais plus trop qui "je" suis, ou peut-être pour mieux dire : "qui" est ce que je crois être moi. Mais c'est pourtant à celui-là, qui est à la fois moi et pas moi en moi, que s'adresse la parabole ; c'est lui qu'elle veut éveiller, c'est lui qui va germer, croître, et fructifier.

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