Santé et satiété
Jésus gagna les bords du lac de Galilée, il gravit la montagne et s'assit.
De grandes foules vinrent à lui, avec des boiteux, des aveugles, des estropiés, des muets, et beaucoup d'autres infirmes ; on les déposa à ses pieds et il les guérit. Alors la foule était dans l'admiration en voyant des muets parler, des estropiés guérir, des boiteux marcher, des aveugles retrouver la vue ; et ils rendirent gloire au Dieu d'Israël.
Jésus appela ses disciples et leur dit : « J'ai pitié de cette foule : depuis trois jours déjà, ils sont avec moi et n'ont rien à manger. Je ne veux pas les renvoyer à jeun ; ils pourraient défaillir en route. » Les disciples lui disent : « Où trouverons-nous dans un désert assez de pain pour qu'une telle foule mange à sa faim ? » Jésus leur dit : « Combien de pains avez-vous ? » Ils dirent : « Sept, et quelques petits poissons. »
Alors il ordonna à la foule de s'asseoir par terre. Il prit les sept pains et les poissons, il rendit grâce, les rompit, et il les donnait aux disciples, et les disciples aux foules. Tous mangèrent à leur faim ; et, des morceaux qui restaient, on ramassa sept corbeilles pleines.
voir aussi : Pour la route, Dieu pourvoit, Foules affamées
Ce récit pose problème. C'est la seconde fois que Matthieu, et Marc dont il s'inspire, relatent une multiplication des pains. Et on ne voit en fait pas vraiment de différence avec le premier récit. On a l'impression d'un 'copier/coller', juste un peu maquillé en changeant quelques chiffres. Il est assez vraisemblable que ce soit le cas. Plus précisément, étant donné qu'il y a eu une tradition orale avant la fixation par écrit des évangiles, il s'agit sans doute de deux versions du même événement, les différences minimes s'expliquent parce qu'elles ne sont pas passées par les mêmes filières de transmission orale. Lorsque Marc a composé son évangile, il avait les deux versions à sa disposition, et il a préféré garder les deux par scrupule, pour ne pas risquer de laisser perdre quelque chose.
Nous avons donc une foule importante. Plusieurs milliers de personnes, "sans compter les femmes et les enfants" comme aime à préciser Matthieu, qui auraient suivi Jésus pendant plusieurs jours dans le désert. Marc précise que certains, en plus, venaient de loin. Ce fait, ajouté à l'importance de la foule, fait penser à un événement voulu, organisé, plutôt qu'à un concours de circonstances fortuit. Il y a eu rendez-vous, on s'est donné le mot, à telle date, en tel lieu. Dans le désert, parce que ceux qui ont monté l'opération vivent plus ou moins dans la clandestinité, leurs visées sont politiques, et ils veulent éviter d'attirer l'attention, éviter les espions qui pourraient rapporter ce qui va se passer à Hérode ou aux romains.
Voilà, il y a cet événement qu'on a annoncé, une date a été donnée, mais pour tenir compte des aléas du trajet des uns et des autres, on attend deux ou trois jours, que tout le monde soit là. Et pendant ce temps, Jésus voit les uns et les autres, réconforte ceux qui sont fatigués, guérit, exorcise. Comme d'habitude, sa présence, sa compassion, sont un véritable baume sur le cœur de toutes ces petites gens. On se sent raffermi, revigoré, plein d'espoirs et de forces, comme après un bon casse-croûte. On a refait le plein d'énergie et on est prêt à aller au bout du monde, derrière un chef de cette trempe.
Est-ce seulement cela qui s'est passé ? Ce repas n'est-il qu'une allégorie, une image ? L'hypothèse événement organisé ne plaide pas pour des foules entièrement démunies de provisions. Tout au plus peut-on penser que certains n'avaient pas prévu assez, et que dans l'ambiance de fête et de bienveillance qui s'était instaurée, le partage spontané des ressources est vite venu pallier à ces quelques manques de prévoyance.
Mais l'essentiel de l'épisode va en fait se passer après. Il faut pour cela revenir aux versions de la première multiplication des pains, où il nous est dit que ces foules veulent 'prendre' Jésus pour en faire leur roi. C'est un des signes auxquels on reconnaît que l'événement n'était pas spontané. Les foules n'ont jamais de telles inspirations toutes seules. Une foule n'est jamais qu'une somme d'individus différents les uns des autres. Pour qu'elle manifeste une unité, il faut que quelqu'un, un groupe, le lui suggère. On le verra plus tard, lorsqu'elle réclamera que Jésus soit crucifié, à l'instigation des sadducéens. Ici, ce sont les zélotes qui sont à l'œuvre.
Et puis ce que nous disent aussi les premières versions de la multiplication des pains, c'est que Jésus réagit très vivement à cette tentative de récupération et de détournement de sa mission. Non seulement il congédie alors les foules, mais, en tout premier, il congédie même prioritairement ses disciples. Qu'on n'aille pas s'imaginer que c'est une mesure de clémence à leur égard ! De quoi voudrait-il ainsi les protéger ? Non, il les renvoie les premiers, parce qu'il les considère comme les premiers responsables de ce qui s'est passé. Tout ceci n'a pu avoir lieu que parce que les disciples étaient d'accord, complices, partie prenante. Et même s'ils ne sont pas nécessairement zélotes eux-mêmes, ou peut-être seulement quelques uns, ils ont en tout cas accepté d'unir leurs efforts avec les leurs, quels que soient ceux qui en ont eu les premiers l'idée, peu importe.
C'est le grand tournant du ministère de Jésus. C'est fini le rêve galiléen, la mayonnaise qui prenait comme par magie, l'avenir comme sur un nuage. La bulle vient d'éclater. On ne sait pas combien de temps s'est ensuite passé avant que Jésus reprenne contact avec ses anciens disciples. Les récits des évangiles nous les montre en proie à l'adversité des éléments, en pleine tempête, jusqu'à ce que Jésus vienne les rejoindre. C'est un récit hautement symbolique. Ce qui est sûr, c'est que c'est à partir de là que Jésus décide de se diriger vers Jérusalem, et que ceux qui le suivent encore le font désormais en traînant des pieds, tous derrière et lui devant, comme il nous est dit : Jésus marchait seul en avant.


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