Passe-droit
Comme Jésus et les disciples étaient réunis en Galilée, il leur dit : « Le Fils de l'homme va être livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, le troisième jour, il ressuscitera. » Et ils furent profondément attristés.
Comme ils arrivaient à Capharnaüm, ceux qui perçoivent les deux drachmes pour le Temple vinrent trouver Pierre et lui dirent : « Votre maître paye bien les deux drachmes, n'est-ce pas ? »
Il répondit : « Oui. » Quand Pierre entra dans la maison, Jésus prit la parole le premier : « Simon, quel est ton avis ? Les rois de la terre, sur qui perçoivent-ils les taxes ou l'impôt ? Sur leurs fils, ou sur les autres personnes ? » Pierre lui répondit : « Sur les autres. » Et Jésus reprit : « Donc, les fils sont libres.
« Mais il faut éviter d'être pour les gens une occasion de chute : va donc jusqu'au lac, jette l'hameçon, et saisis le premier poisson qui mordra ; ouvre-lui la bouche, et tu y trouveras une pièce de quatre drachmes. Prends-la, tu la donneras pour toi et pour moi. »
voir aussi : Choqués, Liberté surveillée
Voilà un épisode sur lequel on peut s'interroger longtemps, très curieux, et peut-être sans aucun intérêt. Il s'agit de l'impôt annuel pour le Temple. Ce n'est pas un impôt civil, collecté pour le compte des romains, et auquel il serait impossible de se soustraire. Dans le contexte juif de ce temps, où on ne peut faire partie de la nation sans adhérer à la religion, il y a une sorte d'obligation morale, sinon une pression sociale inévitable, à s'en acquitter. Mais d'un autre côté, il est certain que de nombreux miséreux n'étaient pas en mesure de le faire.
Il n'y avait donc pas d'obligation stricte à contribuer à ce denier du culte de l'époque, mais ne pas le faire était honteux, c'était reconnaître qu'on n'en avait pas les moyens, faire partie des parias, des pauvres et des malades, des pécheurs, des réprouvés de Dieu. Cela ne gênait sûrement pas Jésus, c'était son option, être du côté et avec les petits. Mais c'est à Pierre que les collecteurs du didrachme se sont adressés, et Pierre a eu honte, pour lui-même, et sans doute pour son maître aussi. Il n'a pas osé dire qu'ils n'avaient pas les moyens, et le voilà qui rentre tout penaud à la maison, se demandant bien comment il va pouvoir présenter la chose à Jésus.
La suite est moins intéressante. Déjà le Jésus qui serait au courant de toute l'histoire sans qu'on lui ait rien dit pue le magicien charlatan de music-hall. Puis on a droit à l'allusion à la filiation divine de Jésus qui l'exempterait des obligations religieuses des autres hommes, comme si le royaume des cieux devait se conformer aux habitudes les plus détestables de népotisme des royaumes terrestres. Alors que ce qu'on attendrait ici serait la réaffirmation haute et claire de la solidarité inaliénable avec les pauvres, des derniers qui sont les vrais premiers, bref de la bonne nouvelle.
Enfin le bouquet, la cerise sur le gâteau, le miracle d'une pièce de quatre drachmes sortie de la bouche du premier poisson venu, juste pour éviter à Pierre de se poser trop de questions sur lui-même, de se remettre en cause. Nous n'en sommes plus à transformer des pierres en pain pour apaiser la faim d'un jeûneur de quarante jours, nous en sommes à la création ex nihilo de monnaie pour permettre au futur patron de l'Église de se la jouer genre je suis honorable, je fais partie de la bonne société...
À chacun ses priorités : à Jésus, le Royaume de son Père, à Pierre, la respectabilité de son Église ?


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