Discours de combat
« Une autre parabole ! Entendez : Il était un homme, un maitre de maison. Il plante une vigne, l'entoure d'une clôture, il y fore un pressoir et bâtit une tour. Il la loue à des vignerons et part au loin.
« Quand est proche le temps des fruits, il envoie ses serviteurs aux vignerons pour prendre ses fruits. Les vignerons prennent les serviteurs : l'un, ils le battent, l'autre, ils le tuent, l'autre, ils le lapident. De nouveau il envoie d'autres serviteurs, en plus grand nombre que les premiers. Et ils leur font de même. Après, il envoie vers eux son fils, en disant : “Ils respecteront mon fils.” Mais les vignerons, en voyant le fils, disent en eux-mêmes : “Celui-ci, c'est l'héritier ! Allons-y ! Tuons-le ! Nous aurons son héritage !” Ils le prennent, le jettent hors de la ville et le tuent.
« Eh bien, quand viendra le seigneur de la vigne, que fera-t-il à ces vignerons-là ? » Ils lui disent : « Ces hommes de mal, de male mort il les perdra ! La vigne, il la louera à d'autres vignerons qui lui rendront les fruits en leur temps. » Jésus leur dit : « Vous n'avez jamais lu dans les Écrits : “La pierre rejetée par les bâtisseurs, celle-là est devenue tête d'angle. Du Seigneur cela vient : c'est merveille à nos yeux” ? Aussi je vous dis : À vous sera enlevé le royaume de Dieu, et il sera donné à une nation qui en fera les fruits. »
Quand les grands prêtres et les pharisiens entendent ses paraboles, ils connaissent qu'il parle d'eux-mêmes. Ils cherchent à se saisir de lui, mais ils craignent les foules : c'est qu'elles le tenaient pour un prophète.
voir aussi : Le grand absent, Captation d'héritage, La poule aux oeufs d'or ?, Pierre de touche
Une chose est certaine : c'est une parabole qui va très loin dans le schisme entre chrétiens et juifs. On peut hésiter pour savoir qui elle vise exactement. Première hypothèse : la cible est limitée aux autorités religieuses. Dans ce cas, ce sont eux les premiers vignerons, et la vigne est le peuple d'Israël. Les vignerons exploitent le peuple pour leur propre compte, prétendant ne pas avoir à en rendre au maître, de qui ils tiennent pourtant leur autorité. En ce cas, que la vigne soit confiée à de nouveaux vignerons signifie que les nouvelles autorités, chrétiennes, prétendent assumer l'héritage de la première alliance. Il n'y a pas à proprement parler de rupture de l'alliance, juste un changement de gouvernement. Deuxième hypothèse : la cible est tout le peuple d'Israël. Ce sont eux les vignerons, et la vigne est ce royaume, leur terre, qu'ils ont reçue du maître. Mais eux aussi se sont crus propriétaires de ce qui leur avait pourtant été confié comme un bien à gérer pour le salut de tous. Aussi va-t-elle leur être reprise (c'est ce qui s'est effectivement passé, avec la destruction de Jérusalem et du Temple). On est alors dans un changement d'alliance. La première est déclarée caduque, et les chrétiens représentent une nouvelle alliance. Plaide en ce sens le terme très précis, à propos du Royaume de Dieu, dont il est dit qu'il sera donné à "une autre nation".
La deuxième hypothèse est cependant fragile. Elle ne repose de fait que sur ce seul mot de 'nation', et le contexte ne plaide pas en ce sens, puisque seuls "les grands prêtres et les pharisiens" se sentent visés, au contraire des foules (juives, faut-il le rappeler ?) qui, elles, "tiennent Jésus pour un prophète". Nous devons donc plutôt considérer la présence du mot 'nation' ici comme une curiosité : erreur de copiste ? glissement intentionné ? le mot détonne en tout cas d'autant plus que nous sommes dans l'évangile de Matthieu, celui qu'on peut le moins soupçonner d'une telle théologie qui opposerait une nouvelle alliance à une ancienne, et, que lui seul a cette phrase sur le Royaume qui serait enlevé aux uns pour être donné à d'autres. Marc (12, 10-12) enchaîne directement de la "merveille à nos yeux" à "ils cherchaient à le saisir". Luc (20, 17-19), pour sa part, intercale aussi des considérations, dont une pourrait aller dans le même sens que Matthieu, mais de manière beaucoup plus allusive : "Quiconque tombe sur cette pierre se fracassera" est effectivement une allusion à Isaïe 8, 14, où il est question d'un "roc faisant trébucher les deux maisons d’Israël". Les deux maisons sont les deux royaumes, puisqu'Israël était à cette époque séparé en un royaume du nord et un autre du sud, et Isaïe prophétise de fait que ces deux royaumes disparaîtront, mais Luc est plus mesuré dans sa formule, se contentant de la tourner en avertissement. Or, de Matthieu et Luc, c'est bien Luc qui serait le plus proche d'une théologie de la nouvelle alliance remplaçant l'ancienne. En sorte que, logiquement, c'est plutôt chez Matthieu qu'on aurait attendu le développement de Luc, et chez Luc celui de Matthieu. Le mystère s'épaissit encore...
Laissons-le de côté, s'il n'y avait que celui-là dans tous les évangiles... et revenons à la conclusion du passage. Jésus vient d'entrer dans Jérusalem, la veille. Il a chassé les marchands du Temple, et, le lendemain, aujourd'hui donc, on est venu lui demander des comptes : de quel droit as-tu fait ça ? C'est à cette question qu'est censée répondre la parabole : de quel droit ? de celui de la pierre que vous avez rejetée, moi, qui vais devenir la clé de voûte de l'œuvre de Dieu. Du droit que vous n'avez pas honoré la mission qui était la vôtre, de cultiver votre peuple avec amour pour lui faire porter un fruit qui agrée à Dieu. Évidemment que ces autorités religieuses ont "connu qu'il parlait d'eux", puisqu'il répondait à leur question. Il aurait fallu qu'elles soient particulièrement abruties pour passer à côté ! Et on peut penser beaucoup de choses de ces autorités – qui, au passage, sont essentiellement des sadducéens : les pharisiens, une fois de plus, ne sont pas à leur place ici – mais certainement pas qu'elles sont idiotes dès qu'il s'agit de défendre leur pouvoir et leurs intérêts. Et pourquoi se laissent-elles insulter, alors ? parce que, nous dit-on : elles craignent les foules, "qui le tiennent pour un prophète". C'est encore une précisions propre à Matthieu. Marc et Luc parlent seulement de leur crainte des foules, sans préciser si ces foules sont favorables ou non à Jésus, et ils ont raison. À Jérusalem, la grande histoire d'amour entre Jésus et les foules de Galilée est terminée depuis longtemps. Ici, il est en Judée, avec, des gens venus d'un peu partout, d'Israël, et de toute la diaspora, et qui ne lui sont pas nécessairement hostiles, mais pas non plus des fans, comme ça, à priori, sans raison. Or, Jésus ne fait plus de guérisons ni autres miracles, il a rompu aussi avec ces pratiques. Les foules ne sont donc que les foules venues pour la Pâque, pas pour Jésus, et la crainte des autorités n'est que cette prudence qui les incite à éviter d'afficher publiquement leur caractère répressif.


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