Partage d'évangile quotidien
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Le grand absent

Ven. 1 Mars 2013

Matthieu 21, 33-46 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Écoutez une autre parabole : Un homme était propriétaire d'un domaine ; il planta une vigne, l'entoura d'une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour de garde. Puis il la donna en fermage à des vignerons, et partit en voyage. 

« Quand arriva le moment de la vendange, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de la vigne. Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l'un, tuèrent l'autre, lapidèrent le troisième. De nouveau, le propriétaire envoya d'autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais ils furent traités de la même façon. Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : 'Ils respecteront mon fils.' Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : 'Voici l'héritier : allons-y ! tuons-le, nous aurons l'héritage !' Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. 

« Eh bien, quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? » 

On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il donnera la vigne en fermage à d'autres vignerons, qui en remettront le produit en temps voulu. » 

Jésus leur dit : « N'avez-vous jamais lu dans les Écritures :La pierre qu'ont rejetée les bâtisseursest devenue la pierre angulaire.C'est là l'oeuvre du Seigneur,une merveille sous nos yeux ! Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire son fruit. Et tout homme qui tombera sur cette pierre sera brisé ; celui sur qui elle tombera, elle le pulvérisera ! » 

Les chefs des prêtres et les pharisiens, en entendant ces paraboles, avaient bien compris que Jésus parlait d'eux. Tout en cherchant à l'arrêter, ils eurent peur de la foule, parce qu'elle le tenait pour un prophète. 

 

 

Le buisson ardent, par He-Qi

 

 

voir aussi : Captation d'héritage, La poule aux oeufs d'or ?, Pierre de touche

Difficile de savoir ce qui peut, éventuellement, venir de Jésus dans cette parabole. Sous sa forme actuelle, elle est trop extrémiste. Il nous faut déjà revoir ce qui concerne le fils du propriétaire : Jésus ne se considérait pas comme le fils de Dieu, en tout cas pas dans le sens utilisé ici. S'il nous a transmis ce nom de 'père' pour parler de Dieu, c'est qu'il considérait qu'il était autant notre père que le sien. Ce n'est pas lui qui s'est classé dans une catégorie à part et unique. Sa spécificité, c'est qu'il a été le premier à en parler, du moins au sein du judaïsme. Et s'il emploie si souvent l'expression "mon père et votre père", c'est bien parce que, pour lui, nous sommes tous appelés à découvrir et vivre de la même relation que lui.

Vu sous cet angle, Jésus s'apparente plus à un prophète particulièrement important, un prophète qui a un message particulièrement novateur, révolutionnaire même. Et il peut bien se considérer comme une pierre angulaire. Mais il convient déjà de remarquer qu'il ne peut pas y avoir de construction avec une seule pierre d'angle ! C'est vrai que la nouveauté qu'apporte Jésus est extraordinaire, au point qu'il est normal qu'il ait tant de mal à se faire comprendre. Mais si on y réfléchit, Moïse aussi, en son temps, fut révolutionnaire, et lui aussi eut toutes les peines du monde à se faire entendre. Le judaïsme a bien fini par l'intégrer comme un de ses pères fondateurs, mais quand on pense à tout ce qu'il a dû faire pour qu'ils le suivent dans le désert, et aux quarante ans de récriminations, de tentations de retourner en Égypte, au veau d'or... Lui aussi a été une de ces pierres qu'avaient rejetée les bâtisseurs !

Jésus est prophète, donc. Il est aussi fils, mais seulement 'un' fils, pas 'le' fils, et surtout pas 'le' fils 'unique', comme ce texte aimerait le laisser entendre. Mais il y a encore un autre aspect de ce passage qui ne peut être imputé à Jésus. C'est dans la discussion qui suit la parabole proprement dite, cette conclusion qui parle du Royaume qui serait donné à un autre 'peuple'. La parabole en elle-même ne permet pas une telle extrapolation, elle parle seulement de changer de vignerons. Ces vignerons représentent les autorités religieuses, chargées d'entretenir la vigne qu'est le peuple élu. La parabole ne parle donc que de changer les dirigeants. Cette notion de nouveau peuple qui vient prendre la place du peuple juif est un développement tardif dans l'histoire des premières communautés chrétiennes. Dans leurs versions de ce même passage, Marc et Luc n'ont pas cette phrase sur ce "nouveau peuple", c'est une spécificité de Matthieu.

Jésus, donc, pour sa part, vient seulement parler d'une nouvelle relation à Dieu. C'est un changement tellement radical qu'il sait bien que beaucoup ne suivront pas, et particulièrement les autorités religieuses, les gardiennes de l'ordre établi. En réalité, il ne se pose pas la question de savoir si ceux qui le suivront seront un nouveau peuple ou pas. Cette question n'a pas de sens pour lui. Pour lui, ce Dieu qui s'est révélé à lui comme Père, c'est le Dieu de son peuple, le YHWH de son enfance, celui qu'il a reçu de ses parents, des rabbis pharisiens des synagogues de Galilée. Le sens de la parabole le dit d'ailleurs clairement : il s'agit de ne changer que les responsables, les vignerons, pas de planter une nouvelle vigne !

En fait, ce qui est vraiment surprenant dans cette parabole, à ce moment-là de la vie de Jésus, c'est cet optimisme, cette foi que son message finirait par porter du fruit. Car nous ne sommes plus en Galilée, Jésus ne se leurre plus sur les motivations du soutien populaire dont il bénéficie, et il sait bien qu'il ne convaincra pas mieux les élites de la capitale. Il sait qu'il s'achemine vers un échec sur toute la ligne, qu'il va mourir, sans que personne n'ait compris de quoi il parlait. Et pourtant il parle de cette vigne qui va continuer d'être enretenue, quitte à ce que ce soit par de nouveaux ouvriers. Là, nous avons un témoignage de la profondeur de sa foi. Il pourrait douter, s'interroger, ce Père n'est-il pas qu'une hallucination de sa part, le fruit de son imagination, puisqu'il semble bien qu'il soit le seul à le percevoir ?

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