Face aux démons
Quand il vient de l'autre côté, au pays des Gadaréniens, le rencontrent deux démoniaques sortant des sépulcres, extrêmement dangereux, tellement que personne n'a la force de passer par ce chemin-là. Et voici, ils crient en disant : « Qu'est-ce, de nous à toi, fils de Dieu ? Es-tu venu ici, avant le temps, nous tourmenter ? »
Or, à grande distance d'eux, il y avait un troupeau de cochons, nombreux, en pâture. Les Démons le suppliaient en disant : « Si tu nous jettes dehors, envoie-nous dans le troupeau des cochons. » Et il leur dit : « Allez ! » Eux sortent et s'en vont dans les cochons. Et voici : tout le toupeau dévale du haut de la falaise dans la mer. Ils meurent dans les eaux.
Les pâtres s'enfuient et s'en vont à la ville. Ils annoncent tout, et l'affaire des démoniaques. Et voici : toute la ville sort à la rencontre de Jésus. En le voyant, ils le supplient de s'éloigner de leurs frontières.
voir aussi : Un exorcisme, vite fait !, Tour de cochons, Brain storming, Mauvaise presse, Pas de ça chez nous
Matthieu a réduit ce récit à l'extrême, par rapport à sa source chez Marc (5, 1-17) et telle que l'a à peu près respectée Luc (8, 26-37). Il nous donne ainsi l'impression qu'à peine débarqué, Jésus est aussitôt prié de regagner ses pénates : on ne veut pas de lui ici, ce n'est pas sa place. Mais ce n'est pas seulement par ce raccourcissement que Matthieu tente de faire passer son message qu'il n'y a rien de bon à chercher à convertir des païens, c'est aussi par la teneur de ce qu'il a supprimé, à savoir essentiellement tout ce qui concerne les "démoniaques" en eux-mêmes. Chez Marc comme chez Luc (où il n'y a qu'un démoniaque et non deux), nous avons une longue description initiale de sa condition, sans doute à la limite du grand-guignolesque, mais qui pourrait inspirer au lecteur de la pitié pour cet homme, pour ce qu'il a à subir. Puis, quand viennent "ceux de la ville", ils prennent au moins le temps de constater que ce dernier est bien guéri : "il est assis, vêtu, sain d'esprit". Enfin, lorsque Jésus repart, cet ex-démoniaque demande à pouvoir le suivre, et, si Jésus ne le lui permet pas, il lui confie par contre une mission.
Nous ne trouvons rien de tout ceci chez Matthieu, chez qui les démoniaques sont de pures abstractions, des hommes qui ont été réduits à cette seule condition de démoniaques... C'est d'ailleurs ainsi que Matthieu les nomme, des "démoniaques" — là où Marc et Luc préfèrent parler d'un "homme qui a" un démon —, et comme toute la suite consiste alors en un dialogue direct entre Jésus et ces démons, ces hommes n'apparaissent jamais dans ce récit de Matthieu comme des hommes. Autre différence aussi entre le récit de Matthieu et ceux de Marc et Luc : les motivations pour lesquelles les habitants demandent à Jésus de repartir chez lui. Chez Marc, et chez Luc aussi même si c'est moins clair, c'est la perte du troupeau de cochons qui pose problème ; qu'un homme soit débarrassé de ses démons est une bonne chose, mais pas au prix de deux mille têtes de bétail ! Ici, chez Matthieu, c'est "en voyant" Jésus, que la réaction fuse : qu'il s'en aille. Bien sûr l'ensemble de l'histoire qui leur a été racontée doit avoir son rôle, il n'en reste pas moins qu'ils attendaient d'avoir vu Jésus, et c'est à ce moment-là, sur son visage, sur son apparence, qu'ils lui demandent de s'en aller.
Nous avons donc d'une part des démoniaques sans visage — sans personnalité propre — et des habitants qui n'en ont pas plus — ils sont désignés comme étant "la ville" ! —, et d'autre part un Jésus qui se fait rejeter par ces "sans visage" parce que lui en a un... Matthieu aurait difficilement mieux pu nous faire comprendre — sans doute à son corps défendant, inconsciemment — tout le "bien" qu'il pense des païens ! Le paganisme, c'est là où on peut trouver des hommes possédés, non pas par un seul démon, mais par des légions, et, quand ils ne sont pas possédés, ils ne sont guère plus intéressants pour autant. Mais, en laissant de côté cette problématique du paganisme propre à Matthieu, ce récit nous parle quand même d'un fait très important dans le domaine spirituel — et aussi dans le domaine psychologique : l'appréhension contre le "bien". Nous savons où se trouverait notre bonheur, notre accomplissement, notre plénitude ; nous le savons pertinemment, quelque part en nous, mais nous masquons ce savoir sous la facilité des habitudes que nous nous sommes construites et que nous ne voulons plus lâcher, comme si notre vie en dépendait, alors que c'est l'inverse.
Parfois, c'est même lorsque nous vivons quelque chose de merveilleux que, en prenant conscience de ce bonheur trop inhabituel, nous sommes alors pris aussi d'une peur telle que nous préférons tout arrêter. Plutôt que de continuer à vivre dans ce bonheur, avec le risque certain qu'il puisse retomber plus tard, ou du moins devenir moins intense, nous préférons anticiper, engranger cet épisode au grenier, en faire une photo souvenir tel quel, le momifier comme le ferait le taxidermiste d'un animal d'une espèce inconnue, plutôt que de continuer d'apprendre tout ce qu'il peut avoir à nous dire, et voir où il peut nous mener. Ce mécanisme que, par symétrie avec celui du refoulement des traumatismes, on pourrait qualifier de refoulement du bonheur, a autant si ce n'est plus d'importance que l'autre dans ce qui fait le malheur de notre condition humaine. Les deux refoulements fonctionnent en fait ensemble, main dans la main, comme les deux plateaux d'une balance, mais nous ne connaissons presque pas celui-ci, nous n'y faisons simplement pas attention et n'en tenons pas compte, juste parce que la psychanalyse s'est, dès le départ, entièrement focalisée sur l'autre. Or, il n'y a pas de vraie guérison, de vraie santé, possibles, si on ne prend en compte que la moitié de la réalité !


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