Délit d'initiés
Tandis que Jésus s'en allait, deux aveugles le suivirent, en criant : « Aie pitié de nous, fils de David ! » Quand il fut dans la maison, les aveugles l'abordèrent, et Jésus leur dit : « Croyez-vous que je peux faire cela ? » Ils répondirent : « Oui, Seigneur. »
Alors il leur toucha les yeux, en disant : « Que tout se fasse pour vous selon votre foi ! »
Leurs yeux s'ouvrirent, et Jésus leur dit sévèrement : « Attention ! que personne ne le sache ! » Mais, à peine sortis, ils parlèrent de lui dans toute la région.
voir aussi : Crieurs publics, Les yeux du coeur, Ouvrir les yeux
Nous sommes juste après l'épisode de la double guérison d'une femme qui avait des pertes de sang et d'une jeune fille à l'article de la mort. C'est un épisode très chargé de symboles. La femme avait des pertes de sang depuis douze ans, autant d'années que l'âge de la fille. Le récit ne fait pas de lien entre les deux personnes, mais ce même nombre d'années peut difficilement être pris comme une coïncidence. Tout se passe comme si la femme n'en finissait pas de mettre au monde la jeune fille, incapable de se résoudre à considérer que l'événement est terminé, a eu lieu dans le temps, et qu'elle devrait passer à autre chose. Et tout se passe comme si la jeune fille n'était plus capable d'aller plus loin dans son développement, d'entrer dans sa propre vie de femme.
On voit que, par ces deux miracles, il nous est signifié que Jésus est capable de remettre de l'ordre dans tous les âges de la vie, de rétablir des liens sains entre les générations. Il y a sans doute aussi un peu l'idée qu'il permet à l'ancienne génération, le judaïsme, d'accoucher de la nouvelle, celle qu'il vient instaurer. Et puis ceci dit, ceci fait, il rentre chez lui, à la maison. Et c'est là que ces deux aveugles le prennent en chasse. Ils se trouvaient dans la foule qui s'était amassée autour de la maison de la jeune fille, et quand il en ressort, ils s'accrochent à ses basques, d'autant plus acharnés qu'ils sont aveugles et que, s'ils se laissent distancer, ils ne pourront plus le retrouver.
Ils le suivent donc, ne lui laissant aucune échappatoire, tant et si bien que, lorsqu'il rentre chez lui, ils s'engouffrent eux aussi à sa suite, peut-être sans s'en rendre compte. À ce moment, Jésus ne peut plus faire la sourde oreille, il ne va quand même pas les laisser s'installer dans sa maison ! Visiblement, le cas de ces deux aveugles ne l'intéressait pas vraiment. Il a espéré qu'ils allaient se lasser, mais maintenant il est bien obligé de les prendre en compte. Bon, alors, vous y croyez vraiment (comme si leurs cris tout du long du chemin ne l'en avaient pas encore convaincu) ? Oui ? eh bien, qu'il en soit comme vous le croyez...
On peut lire effectivement ce passage comme un moyen de se débarrasser des deux gêneurs. Jésus n'est pas franchement concerné, il veut juste avoir la paix ! Et c'est là que la recommandation de ne rien dire prend tout son sens. Jésus ne considère pas, ici, qu'il soit partie prenante de cette guérison. Ces aveugles croyaient possible de guérir, c'est cela qui les a guéris, Jésus n'y est pour rien. Nous sommes dans un cas un peu extrême, mais dans les autres cas, ceux où Jésus participe plus personnellement, par sa compassion, il en va en fait de même. Jésus ne considère jamais que ce soit lui qui guérisse, cela le surprend toujours, cela le dépasse. C'est ce qu'il essaie à chaque fois de leur dire : n'allez pas raconter que je vous ai guéris, c'est faux. C'est Dieu qui guérit. Allez donc voir les prêtres.
Nous qui lisons ces événements deux mille ans plus tard, nous avons l'impression qu'en agissant ainsi, en renvoyant les bénéficiaires de miracles vers les prêtres, Jésus rend un hommage à cette institution que, par ailleurs, il remet pourtant fondamentalement en cause. De fait, il y a là un peu d'ambiguïté. Mais la raison en est seulement celle-là, que Jésus voulait, par-dessus tout, qu'on ne lui attribue pas ce qui est du ressort de Dieu seul.


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