Partage d'évangile quotidien
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Familiarités déplacées

Ven. 4 Juillet 2014

Matthieu 9, 9-13 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

De là, Jésus passe... Il voit un homme assis à la taxation, appelé Matthieu. Il lui dit : « Suis-moi ! » Il se lève et le suit. 

Or, quand il est à table dans la maison, voici : de nombreux taxateurs et pécheurs viennent... Ils se mettaient à table avec Jésus et ses disciples !  Ce que voyant, les pharisiens disent à ses disciples : « C'est avec les taxateurs et pécheurs que mange votre maître ! Pourquoi ? » 

Il entend et dit : « N'ont pas besoin de médecin les forts, mais ceux qui vont mal. Allez apprendre ce qu'est : “Miséricorde je veux, et non sacrifice !” Car je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. » 

 

 

Abraham et les trois anges, par He-Qi

 

 

voir aussi : Auto-justifications, Spécialisation médicale, Mauvaises fréquentations, Savoir-vivre

Une question de vocabulaire, d'abord. Un certain nombre de traductions parlent ici des 'publicains', tandis que d'autres varient entre taxateurs ou collecteurs d'impôts, voire évoquent la douane. Il s'agit de la même chose, mais le mot 'publicain' ne signifie pas grand chose pour la plupart d'entre nous. C'est un terme spécifique de l'administration romaine de l'époque, qui désigne des personnes autorisées à collecter les impôts en son nom. Il s'agit donc bien de percepteurs, qui, comme tous les percepteurs du monde, sont rarement bien vus de leurs compatriotes. Dans le contexte d'un pays occupé, on leur reproche de plus d'être ainsi des collaborateurs de la puissance occupante. Dans un pays comme Israël, on y ajoute encore que cette puissance est païenne, et l'affaire ne devient plus seulement une question de patriotisme mais aussi de foi. On fait parfois de Jésus le précurseur de la laïcité, avec son "rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu". Il semble qu'en tout cas il n'étendait pas ce raisonnement jusqu'à considérer que la profession de collecteur d'impôts puisse être tenue pour honorable, puisque, dans sa réponse aux pharisiens, il ne nie pas qu'ils soient pécheurs. Même sens dans cette autre phrase : "les collecteurs d'impôt et les prostituées vous précèdent dans le Royaume", ou dans la parabole du pharisien et du publicain priant dans la synagogue.

Matthieu est le seul à dire que ce percepteur d'impôts s'appelle ...Matthieu. Chez Marc (2, 13-17) et Luc (5, 27-32), il s'appelle Levi, et Marc précise qu'il est fils, ou qu'il est originaire, de Halphée. Certains ont conclu que si Matthieu avait corrigé ce nom, c'était parce qu'il savait mieux que les autres, et que s'il savait mieux, c'était parce que cet ancien percepteur d'impôts c'est lui ! De fait, dans la liste des douze, où figure un Matthieu, l'évangéliste a aussi précisé qu'il s'agissait du percepteur. Matthieu est donc cohérent, il semble bien qu'il ait voulu faire accroître cette idée qu'il était ce percepteur appelé par Jésus. Ce qui pose question, c'est que l'image du vrai Matthieu, du rédacteur de l'évangile, telle qu'elle se dégage de son œuvre, semble plutôt être celle d'un scribe, c'est-à-dire d'un homme qui a consacré sa vie à l'étude des Écritures. Le moins qu'on puisse dire des scribes, c'est que la religion est plus ou moins centrale dans leur vie ! et on voit mal qu'une telle personne ait pu se laisser tenter par un métier louche comme celui de percepteur d'impôts pour le compte des romains ! Il semble donc que ce soit plutôt une image que l'auteur ait voulu donner de lui, se mettre au rang des 'publicains', de ces gens à priori indignes et réprouvés, une sorte de volonté d'humilité. Il ne faut pas non plus en conclure que cet auteur soit effectivement le Matthieu nommé dans les douze. C'est ce que dit la tradition, mais c'était normal qu'un évangile se place sous le patronage d'un apôtre pour se donner plus d'autorité, et il y a peu de probabilités pour que ce soit la vérité historique, mais peu importe en réalité.

Après cette digression sur ce nom de Matthieu, revenons à l'épisode. Jésus a appelé un collecteur d'impôts à le suivre, il le fait, puis vient un repas. Chez Marc, on nous précise seulement que ce repas se déroule dans la maison du collecteur d'impôts en question. Luc, lui, développe : c'est le collecteur d'impôts qui a décidé d'offrir un festin pour marquer le coup. Matthieu semble avoir voulu gommer cet aspect, comme s'il n'y avait pas de rapport de cause à effet entre l'appel et le repas. Rien ne dit même que celui qui vient d'être appelé soit là. Matthieu parle seulement d'un repas "à la maison", expression qui désigne souvent dans les évangiles la maison de Pierre à Capharnaüm. ll est possible que Matthieu, qui a rapporté récemment que ceux qui étaient appelés ne devaient pas jeter un regard en arrière pour dire adieu à leur ancienne vie, ait trouvé incohérent que celui-ci prenne le temps d'organiser un repas... Mais il est plus vraisemblable que Matthieu ait voulu changer la portée du scandale d'un Jésus partageant un repas avec des pécheurs. Dans le cadre d'un repas organisé par le nouvel 'élu', Jésus pouvait se douter à l'avance que s'y trouveraient de ses anciens amis, il s'est donc volontairement placé dans cette situation scabreuse aux yeux des pharisiens. Mais si nous sommes à un repas juste un peu exceptionnel "à la maison" de Pierre, les percepteurs et pécheurs ont pu venir sans avoir été spécialement invités, comme l'autorise la coutume, et Jésus est alors seulement coupable de ne pas les avoir refoulés à l'entrée.

Scandale hier : Jésus prétend que les péchés peuvent être pardonnés sans passer par les procédures expiatoires du Temple, le seul canal par lequel en principe Dieu pardonne ! Prétention déjà inouïe, et aujourd'hui, voici qu'il affirme que ces pécheurs, qui ne font pas spécialement acte de repentance en festoyant, sont pourtant fréquentables ? Nous avons tendance à voir tout ça de loin, parce que nous ne sommes plus dans la même situation culturelle et politique, que ces collecteurs d'impôts ne nous semblent pas si répréhensibles que ça. Il y a pourtant là quelque chose d'aussi incompréhensible aux yeux des contemporains de Jésus que si un chrétien libéral acceptait à sa table des pro life ! ou qu'un prêtre ouvrier fréquente un Pinochet... Et nous pourrions bien sûr inverser l'ordre, selon les points de vue des uns et des autres.

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