De toute notre âme
« Tel est mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés.
« Personne n'a plus grand amour que celui qui donne sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis si vous faites ce que moi je vous commande. Je ne vous dis plus 'serviteurs', parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son seigneur, mais je vous dis 'amis', parce que tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître.
« Ce n'est pas vous qui m'avez élu mais c'est moi qui vous ai élus, et je vous ai établis pour que vous alliez et portiez du fruit, et que votre fruit demeure. Ainsi ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera.
« Ce que je vous commande : vous aimer les uns les autres. »
voir aussi : Degrés de l'amour, Nouvel horizon, Amour de raison, Amour toujours, Le commandement
"celui qui donne sa vie pour ses amis" : cette expression ne fait pas spécifiquement allusion à la mort prochaine de Jésus, pas plus d'ailleurs que lorsqu'il nous avait été dit que le bon berger "donne sa vie" pour ses brebis (10, 11.15.17s). C'est en fait le mot grec "psyché" — âme — qui a été ainsi rendu par "vie" dans la plupart des traductions françaises. Ce n'est pas tout-à-fait faux, mais "donner sa vie" parle donc de bien plus que de la mort de Jésus sur la croix, et, pour nous, qui sommes donc invités à "donner notre vie" les uns pour les autres, n'implique pas nécessairement que nous devions subir une mort violente comme lui. Le don de son âme, c'est bien plus tous les efforts que Jésus a fait au cours de sa vie publique pour essayer de faire naître ses disciples à la vie de l'Esprit, que sa fin sur la croix en elle-même.
La mort de Jésus, telle qu'elle s'est passée, est un fait, tout comme il est un fait que, malgré tous ses efforts, aucun de ses disciples n'est visiblement entré dans la vie de l'Esprit au cours de sa vie publique, et tout comme il est encore un fait qu'après sa mort l'événement s'est enfin produit. Il est certain que les disciples ont eu besoin de la mort de Jésus pour enfin atteindre à ce qu'il avait souhaité pour eux. Ceci ne signifie aucunement que cette mort, telle qu'elle s'est produite, était une nécessité intrinsèque. C'est plutôt qu'elle est devenue nécessaire à cause de cette incapacité dans laquelle ils se trouvaient de comprendre où il voulait en venir. D'une certaine manière, on peut penser qu'il a au contraire compris, lui, à un moment, que, tant qu'il resterait présent, physiquement, avec eux, ils ne pourraient pas franchir le pas qui les mettraient en quelque sorte au même niveau que lui ; c'était sa stature qui leur bouchait l'horizon.
En même temps, il ne pouvait pas non plus disparaître purement et simplement sans explications — s'esquiver discrètement et s'enfuir ailleurs. Peut-être l'effet aurait-il pourtant été le même, mais peut-être pas non plus... La question, du point de vue de Jésus, aurait surtout été : pour quoi faire ? pourquoi partir ailleurs, sinon pour tout recommencer avec d'autres, et avec quelles chances d'arriver à de meilleurs résultats ? D'une part, il se trouve qu'à Jérusalem affluaient, particulièrement à l'occasion des grandes fêtes, non seulement des juifs venant de toutes les communautés implantées dans le monde gréco-romain, mais même des païens, venant, eux aussi, de tout l'empire. Concernant au moins ces juifs issus de la "diaspora", on peut raisonnablement penser que Jésus s'est adressé à eux, et qu'il n'a vraisemblablement pas trouvé qu'ils puissent être notablement plus réceptifs. Mais d'autre part, et concernant les païens, il apparaît clairement que Jésus n'envisageait pas que la révélation du Père puisse être exfiltrée, en somme, hors du terreau de sa religion natale. Nous pouvons en être surpris, nous qui venons deux mille ans plus tard, notamment avec nos connaissances sur les religions d'extrême-orient. Mais ces dernières n'étaient certainement pas répandues dans le bassin méditerranéen de l'époque ! et le fait est sans doute simplement là : Jésus n'avait pas idée qu'il puisse trouver ailleurs de meilleures conditions à la diffusion de son message.
Dès lors, il ne lui restait qu'à aller jusqu'au bout, au sein de son peuple : affronter jusqu'aux plus hautes autorités religieuses, quitte à en mourir. Le fait est que, pour notre plus grand bénéfice, cette "stratégie" a produit ses fruits, non pas inespérés, mais pas inéluctables non plus. Pour des raisons diverses, et de manières diverses, ses disciples sont effectivement entrés dans la vie de l'Esprit, sont devenus ces "amis" qui ne sont plus "serviteurs", parce que tout ce qu'il leur avait dit du Père, ils le "connaissaient" désormais par eux-mêmes. Et dès lors, c'était à eux aussi, à leur tour, de "donner leur âme" pour transmettre à d'autres cette révélation qu'ils avaient reçue, d'aimer ces autres "comme Jésus les avait aimés".

