Partage d'évangile quotidien
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Secrets cachés

Ven. 18 Octobre 2013

Luc 12, 1-7 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Sur quoi, la foule se rassemble par myriades jusqu'à se piétiner les uns les autres. Il commence à dire, et d'abord à ses disciples : « Défiez-vous pour vous-mêmes du levain des pharisiens, qui est hypocrisie. Rien de recouvert qui ne sera découvert. Rien de caché qui ne sera connu. Ainsi donc, tout ce que vous aurez dit dans les ténèbres sera entendu dans la lumière. Ce que vous aurez prononcé à l'oreille, dans les cellules, sera proclamé sur les terrasses. 

« Je dis à vous, mes amis, ne craignez pas les tueurs du corps : après cela ils n'ont rien de plus à faire… Mais je vais vous suggérer qui craindre : craignez qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne. Oui, je vous dis : celui-là, craignez-le ! Est-ce que cinq moineaux ne se vendent pas deux sous ? Et pas un d'eux n'est oublié devant Dieu ! Mais même les cheveux de votre tête, tous, sont dénombrés ! Ne craignez pas : plus que beaucoup de moineaux, vous êtes précieux ! » 

 

 

Élie est emporté au ciel, par He-Qi

 

 

voir aussi : Sans peur et sans reproche, Aimez-vous, Oiseaux rares, Levain dans la pâte

La plupart des traductions parlent ici de foules "par milliers", mais le texte grec a le mot précis 'myriades', qui signifie "dizaines de milliers". Ce nombre n'est bien sûr par très vraisemblable, mais on se demande surtout pourquoi Luc l'a utilisé à ce moment-là de son récit. D'ordinaire, il parle de foules nombreuses. Pour la multiplication des pains, il a donné le même nombre que les autres évangélistes, environ cinq mille hommes. Son terme choisi, maintenant, de dizaines de milliers, veut forcément signaler une foule encore plus nombreuse. Mais on ne voit pas bien quel est l'événement sur lequel il veut ainsi attirer l'attention. Est-ce à la suite des malédictions sur les scribes et les pharisiens, que les foules se seraient déchaînées, se seraient mises à suivre Jésus en masses, au point qu'on se "marchait sur les pieds" ? Telle est peut-être effectivement l'intention de Luc, qui a atténué, par rapport à Matthieu, la virulence des propos de Jésus contre les pharisiens et les scribes, de souligner quand même que là était une des raisons principales de sa popularité en Galilée.

Cette foule innombrable fait en tout cas un très fort contraste avec le discours qui suit, qui est un discours de la période de persécution et d'adversité des premières communautés chrétiennes. "Ce que vous aurez dit dans les ténèbres, ce que vous aurez prononcé à l'oreille, dans les cellules" : c'est un contexte de clandestinité, où les chrétiens sont pourchassés, qu'il s'agisse de la répression initiale exercée par le sanhédrin, ou de répressions ultérieures de la part des autorités romaines. Et la suite nous confirme bien, où on affirme qu'il vaut mieux subir le martyre que de renier sa foi. Mais l'enchaînement par lequel Luc est passé des pharisiens à ce discours militant est pour le moins surprenant, sinon approximatif. Passer de l'hypocrisie, qui est une tentative de masquer des motivations peu reluisantes sous une apparence de bonne moralité, à la peur de témoigner de sa foi quand la mort pourrait en être la conséquence : est-on bien dans le même domaine ? La phrase charnière de ce développement est "Rien de recouvert qui ne sera découvert, rien de caché qui ne sera connu", qui peut de fait s'appliquer aux deux cas, mais avec des sens donc bien différents.

Cette petite phrase, qui se trouve aussi chez Matthieu (10, 26-33) dans son passage parallèle à celui-ci, apparaît encore chez Marc (4, 22) et à nouveau chez Luc (8, 17) à propos de la lampe qu'on n'allume pas pour la cacher. Et curieusement, là aussi, elle peut avoir les deux sens : la lampe ne peut rester cachée puisque c'est sa nature d'éclairer (c'est la foi dont il s'agit de ne pas avoir peur de témoigner), mais aussi les personnes qui entrent dans la pièce ne pourront rester dans l'ombre (l'hypocrisie des pharisiens sera démasquée...) Il y a donc bien un lien, "rien de caché qui ne sera connu" peut s'appliquer autant aux secrets 'honteux' qu'au contraire aux convictions 'lumineuses' mais timorées, mais pas de la même manière : les premiers sont les objets du dévoilement, tandis que les secondes en sont la source, et par conséquent le point de départ du développement de Luc, de prendre garde à ne pas se comporter comme les pharisiens, n'est décidément pas approprié pour introduire une incitation à ne pas avoir peur de témoigner de sa foi.

Pour être complets, il reste encore un sens possible à cette petite maxime "rien de caché qui ne sera révélé". C'est dans la version de Matthieu, parallèle à ce passage-ci, que nous la trouvons. Matthieu, en effet, ne dit pas "ce que vous aurez dit dans les ténèbres, ce que vous aurez murmuré à l'oreille", mais "ce que je vous dis dans les ténèbres, ce que vous entendez dans les oreilles". C'est l'enseignement de Jésus, qui est considéré comme un enseignement caché, révélé aux seuls disciples de son vivant, et qu'ils sont chargés de transmettre au plus grand nombre. Inutile de préciser que les ésotéristes et gnostiques de tous poils font leur miel de cette phrase, même si, d'une part, le 'caché' en question ne signifie pas nécessairement 'occulte', et d'autre part qu'il est bien difficile de voir dans nos braves galiléens terre-à-terre, qui ne rêvaient que des premiers postes du futur gouvernement révolutionnaire, la fleur de l'élite de la société de l'époque, les seuls capables de comprendre les processions célestes des éons et autres démiurgies...