Retours de flammes
Alors il commence à fulminer contre les villes où tant de ses miracles ont été faits, parce qu'elles ne se sont pas converties. « Malheureuse, toi Chorazin ! Malheureuse, toi, Bethsaïde ! Si à Tyr et Sidon avaient été faits les miracles faits chez vous, depuis longtemps, sous sac et cendre, elles se seraient converties ! Aussi bien je vous dis : pour Tyr et Sidon, le jour du jugement sera plus supportable que pour vous ! Et toi, Capharnaüm, jusqu'au ciel te hausseras-tu ? Jusqu'en Shéol tu descendras ! Si à Sodome avaient été faits les miracles faits chez toi, elle serait restée jusqu'aujourd'hui ! Aussi bien, je vous dis : pour la terre de Sodome, le jour du jugement sera plus supportable que pour toi ! »
voir aussi : Quelle ingratitude !, Amour trahi, Renégats et mécréants, Nul prophète en son pays, Désillusions
Après en avoir fini avec son discours missionnaire, qui l'a fait se projeter jusque dans les temps présents où il écrivait son évangile — ces temps qu'il imaginait être ceux de la fin des temps —, Matthieu éprouve alors le besoin de marquer ce qui différencie sa communauté et sa foi — les judéo-chrétiens : Jésus est ce Messie qu'attendaient les juifs — d'autres partis présents au sein du judaïsme à cette époque. C'est ainsi qu'il a commencé (dans la première partie de ce chapitre, que la liturgie nous a fait sauter) par prendre ses distances avec les disciples de Jean, rapportant les doutes que ce dernier avait eus, vers la fin de sa vie, au sujet de Jésus, suivi d'un vibrant hommage de Jésus à Jean : tout ceci est destiné à convaincre les baptistes qu'ils ont tort de douter eux aussi de la messianité de Jésus. Le fait que Matthieu prenne la peine de traiter du cas de ces baptistes indique, incidemment, que leur mouvement était encore très vivant en ces temps-là. On pense généralement que le baptisme — des gens, donc, qui baptisaient pour préparer la venue du Messie — a effectivement continué jusque dans les débuts du deuxième siècle.
Le deuxième groupe auquel Matthieu s'en prend maintenant, même si ce n'est pas évident à comprendre à première vue, ce sont les pharisiens, ou plus exactement leurs héritiers, le rabbinisme : les trois villes qui nous sont mentionnées — Chorazin, Bethsaïde et Capharnaüm — ont de fait été des centres d'écoles rabbiniques. Nous sommes donc après la destruction du Temple et de Jérusalem, à une époque où les relations s'enveniment entre ceux qui vont donner naissance au judaïsme moderne et les chrétiens, et c'est ce qui explique que dans les groupes dont Matthieu tient à se démarquer ne figurent pas les sadducéens. Ces derniers, en effet, ont disparu avec le Temple puisqu'il était non seulement la source de leur pouvoir, mais surtout qu'il était pour eux le centre de leurs conceptions religieuses. Plus de Temple, plus de sacrifices, plus de prêtres, plus de sadducéens... tandis que les pharisiens, qui depuis longtemps déjà considéraient que la Torah était plus importante que le Temple, étaient capables d'initier une nouvelle façon d'être juif, peuple élu, n'importe où. Et voilà pourquoi Matthieu fait "fulminer" Jésus contre ces trois villes : elles symbolisent le pouvoir des nouvelles autorités religieuses du judaïsme, qui viennent de, ou ne vont pas tarder à, exclure les chrétiens de leur sein, à les déclarer hérétiques.
C'est ce contexte des "forces en présence" au sein du judaïsme (dont font initialement partie les judéo-chrétiens) après la destruction du Temple, qui explique que les évangiles s'en prennent constamment aux pharisiens, nous donnant l'impression qu'ils ont été les ennemis de Jésus de son vivant, alors qu'en réalité c'étaient les sadducéens. Si les évangiles avaient été rédigés "sur le vif", nous aurions sans doute eu droit à quelques controverses entre Jésus et certains pharisiens, mais nous aurions eu surtout la mention de nombreux points d'accord entre Jésus et de nombreux autres pharisiens, au lieu de quoi ce parti nous est présenté à peu près systématiquement dans le seul rôle des adversaires irréductibles : parce qu'ils le sont devenus, oui, mais bien plus tard. Les pharisiens ont alors été réduits globalement, comme s'ils avaient été tous sur la même ligne que ceux avec lesquels Jésus a effectivement été en désaccord, et tout ce que Jésus devait en réalité par ailleurs au pharisaïsme a été présenté comme lui étant propre et spécifique, des positions originales qu'il aurait développées tout seul, et contre les pharisiens. La vérité est donc que Jésus est issu du pharisaïsme, que le judaïsme chrétien et le judaïsme non-chrétien des pharisiens étaient comme des frères jumeaux, et que c'est la tendance centripète du pagano-christianisme issu de Paul qui a été la vraie cause de la rupture.

