Au son de sa voix
« Amen, amen, je vous dis : Qui n'entre pas par la porte dans l'enclos des brebis mais monte par ailleurs, celui-là est un voleur et un bandit. Celui qui entre par la porte est le berger des brebis. Le portier lui ouvre et les brebis entendent sa voix. Ses brebis à lui, il les appelle par leur nom et il les conduit dehors. Quand il a mis dehors toutes les siennes, il va à leur tête et les brebis le suivent parce qu'elles connaissent sa voix. Un étranger, jamais elles ne le suivront, mais elles le fuiront parce qu'elles ne connaissent pas la voix des étrangers. » Jésus leur dit cette comparaison, mais ils ne comprennent pas de quoi il leur parle.
Donc Jésus dit de nouveau : « Amen, amen, je vous dis : moi, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des bandits. Mais les brebis ne les ont pas entendus. Moi, je suis la porte : qui entre par moi sera sauvé, il entrera et sortira, et il trouvera pâture. Le voleur ne vient que pour voler, sacrifier, perdre. Et moi je viens pour qu'elles aient la vie et qu'elles l'aient à profusion.
« Moi, je suis le bon berger : le bon berger donne sa vie pour les brebis. Le mercenaire – lui qui n'est pas berger, et les brebis ne sont pas à lui – il voit venir le loup, il laisse les brebis et fuit ; et le loup les ravit et les disperse. C'est qu'il est mercenaire et n'a pas souci des brebis. Moi, je suis le bon berger : je connais les miens et les miens me connaissent comme le Père me connaît et que je connais le Père. Je donne ma vie pour les brebis.
« J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de cet enclos. Celles-là aussi, je dois les amener. Elles entendront ma voix, et il y aura un seul troupeau, un seul berger.
« Pour cela le Père m'aime : c'est que je donne ma vie pour la prendre de nouveau. Personne ne me l'enlève, mais moi, je la donne de moi-même. J'ai pouvoir de la donner et pouvoir de la prendre de nouveau : tel est le commandement que j'ai reçu de mon Père. »
voir aussi : Milieu protégé, Le seul authentique, Va-et-vient
La figure qui prédomine dans ce passage est celle du "bon berger". C'est une figure classique dans la Bible, qui peut nous faire penser à David, ou encore à Abel, quoique ce texte ne cherche pas spécifiquement à faire référence à eux. Cette figure est surtout utilisée pour définir les rapports entre Jésus et ceux qui le suivent, ses "disciples" au sens large. S'agissant de Jésus et de ceux qui "entendent" ou "connaissent" sa voix, nous nous attendrions à voir arriver le thème de ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, thème qui est quand même omniprésent dans l'évangile de Jean. Ce thème viendra, effectivement, mais seulement dans le passage que nous verrons demain. Ici, c'est un peu le contraire, le texte s'intéresse plutôt au berger et à ses concurrents éventuels, pour bien nous faire ressortir la spécificité de Jésus dans ce rôle. C'est un sujet qui est peu abordé par Jean, contrairement aux synoptiques.
Bien sûr, la caractéristique culminante qui nous est donnée de Jésus dans le rôle du berger, est celle de "donner sa vie pour ses brebis". Nous n'en sommes pas vraiment surpris ! Sur ce point, Jésus est comparé successivement aux voleurs ou bandits, et aux mercenaires. Les premiers sont considérés, bien loin d'avoir souci du bien des brebis, comme n'en voulant au contraire qu'à leur vie : "voler, sacrifier, perdre". Les seconds — il s'agit en fait d'ouvriers, payés pour faire ce travail, contrairement à Jésus qui agit en propriétaire — n'ont pas d'intentions aussi noires, mais ils ne sont, plus simplement, pas motivés, pas vraiment concernés. Les premiers sont donc des ennemis, quand les seconds sont seulement indifférents. Ce qui est peut-être le plus surprenant dans ces comparaisons, c'est quand il nous est dit que "tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des bandits". On n'ose penser que cette phrase viserait les prophètes qui ont précédé Jésus auprès du peuple élu ! Elle peut éventuellement faire allusion aux rois passés d'Israël, dont bon nombre mériteraient bien cette accusation, mais quand même pas "tous". C'est donc plutôt ceux qui, actuellement, sont censés être les responsables, présider aux destinées, du peuple élu, qui sont la cible : les "grands prêtres" — les sadducéens —, mais aussi les pharisiens, tous ceux qui, au temps de Jésus, prétendaient avoir un leadership moral.
Jean (7, 49) ne s'est pas privé de nous montrer un peu plus tôt le mépris du sanhédrin pour le peuple : "cette foule qui ne connaît pas la Loi, ce sont des maudits !". Mais cela restait encore limité à cette seule instance suprême, et à une seule occasion, tandis qu'ici c'est une affirmation générale : Jésus est opposé, globalement, à tous les partis de son temps ; tous sont accusés de ne chercher en réalité qu'à s'enrichir sur le dos du troupeau, prêts à le tondre, l'exploiter, le pressurer, pour leurs seuls profits et intérêts. C'est un sujet rare, chez Jean. La communauté johannique a plutôt vécu dans une sorte d'autisme vis-à-vis des autres, non dans l'affrontement, et si, Hanne et son clan, et un peu plus largement le sanhédrin, ont été désignés comme les responsables de la mort de Jésus, ils ont plutôt été aussi considérés comme les instruments malgré eux de la "glorification" de Jésus. Cette phrase sur "ceux qui sont venus avant" est donc une curiosité.
Résumons : Jésus vient, ses brebis entendent sa voix et le suivent, et lui leur donne sa vie. On nous précise encore qu'il y a même "d'autres brebis qui ne sont pas de cet enclos" qu'il ira chercher ; selon ce que nous savons de l'histoire de la communauté johannique, c'est vraisemblablement une allusion aux Samaritains, pas aux païens ou gentils. Et puis nous arrivons sur des affirmations finales, à nouveau assez surprenantes. Que ce soit Jésus qui donne sa vie de lui-même, et non qu'on la lui prenne de force : ok, nous sommes chez Jean, où c'est Jésus qui reste toujours maître de tout. Mais il y a ce "je donne ma vie pour la prendre de nouveau" qui demande plus de réflexion. C'est là bien sûr une "prophétie" sur la résurrection, mais on peut noter aussi le changement de perspective : jusque là il s'agissait qu'il donne sa vie "pour les brebis", cela semblait parfaitement altruiste et désintéressé, et puis maintenant le but est qu'il puisse, lui, atteindre ainsi à une autre vie ! Ceci n'est pas une extrapolation, le texte dit bien qu'il donne sa vie "afin que" il la prenne (ou obtienne) à nouveau. Ceci nous est d'ailleurs confirmé par la seconde formulation, qui essaie d'atténuer celle-ci, en parlant des deux pouvoirs de Jésus, celui de donner sa vie, et celui de la prendre à nouveau, sans qu'il ne soit cette fois-ci plus question de lien de cause à effet entre les deux opérations.
Si on considérait que cette seconde vie était semblable à la première, il serait évident que, pour obtenir la seconde, Jésus doive d'abord perdre la première... mais ce n'est, tout aussi évidemment, pas de cela qu'il s'agit. Nous n'allons pas non plus opposer les deux finalités — donner sa vie : pour les brebis, ou pour obtenir une vie nouvelle. C'est donc qu'elles sont liées : c'est parce qu'il donne sa vie pour les brebis que Jésus obtient une vie nouvelle, et c'est parce qu'il obtient une vie nouvelle qu'elle est aussi don pour les brebis. Et je ne crois pas qu'on puisse ordonner les deux finalités, ni qu'on puisse strictement séparer les "deux" vies de Jésus. Bien sûr, il y a eu la résurrection, c'est-à-dire le moment où la seconde vie a comme éclaté, ayant fini par tout envahir en lui, mais cela ne s'est pas produit d'un seul coup, c'est un long cheminement qui a mené sa divinité à s'emparer de toute son humanité, par le don qu'il faisait de plus en plus de cette dernière, jusqu'au don suprême, et, en même temps mais c'est la même chose, c'est toute son humanité qui devenait divine.


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