La vigne du Père
« Moi, je suis la vigne véritable, et mon Père est le vigneron. Tout sarment en moi qui ne porte fruit, il l'enlève ; et tout porte-fruit, il l'émonde, pour qu'il porte plus de fruit. Vous, déjà, vous êtes émondés à cause de la parole que je vous ai dite. Demeurez en moi, et moi en vous. Comme le sarment ne peut porter fruit de lui-même s'il ne demeure dans la vigne, ainsi vous non plus, si en moi vous ne demeurez.
« Moi, je suis la vigne, vous les sarments. Qui demeure en moi et moi en lui porte beaucoup de fruit : séparés de moi, vous ne pouvez rien faire. Mais si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, et se dessèche. On les rassemble, on les jette au feu, et ils brûlent.
« Si vous demeurez en moi, si mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez et cela arrivera pour vous. En ceci mon Père est glorifié : que vous portiez beaucoup de fruit, et vous serez mes disciples. »
voir aussi : Tronc commun, On dit : un pied, des sarments, Branchement à la source, Arbre de vie, Porte-greffe
Cette image de Jésus comme "vigne véritable" est très connue. Elle arrive pourtant ici sans qu'on ne sache trop pourquoi, n'ayant pas été évoquée jusque là, et n'étant plus utilisée par la suite, dans l'évangile de Jean. On ne la trouve pas non plus dans les synoptiques, ni nulle part ailleurs dans tout le second testament. Il est certain que la vigne est une plante importante dans la culture biblique, et c'est sans doute une des raisons pour lesquelles cette image de Jésus comme vigne a pu retenir l'attention. Mais la raison principale est plutôt à chercher dans l'adéquation qui semble assez frappante entre cette image et le premier étage de la théologie johannique. Cette image de Jésus comme vigne fixe effectivement, apparemment, de manière quasiment indélébile cette théologie qui deviendra celle de l'institution ecclésiale, où Jésus est devenu le centre de tout, le passage obligatoire, et, dans la pratique, finit par supplanter le Père dans les cœurs et les esprits.
Il n'y a bien sûr aucune église qui se passerait complètement du Père. Toutes en parlent, toutes l'ont gardé, mais c'est là la conséquence d'avoir fait de Jésus l'égal du Père, de l'avoir fait Dieu lui-même au même titre que le Père, qui fait que, concrètement, dans les faits, dans leurs usages, dans leur agir, et jusque dans leurs têtes, les chrétiens sont centrés sur Jésus, le Père étant relégué au rang de personnage secondaire, en arrière-plan, plus ou moins flou, un second rôle qui jouerait presque les utilités. Or ce n'est évidemment pas ce que voulait Jésus ; lui n'est venu que pour révéler le Père, pour que nous puissions, tous et chacun, entrer en relation, directement et personnellement, avec lui. Dans la continuité de la célèbre phrase de Loisy, "Jésus annonçait le Royaume, et c'est l'Église qui est venue", on peut dire aussi que "Jésus montrait le Père, l'Église montre Jésus". L'Église a tendance à faire comme le sot du proverbe qui, quand le sage lui montre la lune, regarde, lui, le doigt...
L'évangile de Jean est pourtant celui qui a sans doute le mieux conservé la finalité de la démarche. Si toute sa première partie développe effectivement une théologie fortement christocentrique, comme première approche destinée aux néophytes, mais où le Père reste quand même très fortement présent comme image visée à travers Jésus, dans la seconde partie où nous sommes maintenant, le discours du jeudi soir, se met en place un second étage théologique où l'apparition d'un troisième personnage, l'Esprit, va nous permettre de nous fondre, en quelque sorte, dans celui de Jésus, de nous identifier à lui. Dans le premier étage, nous étions tournés vers Jésus derrière lequel se profile le Père, dans le second nous nous retrouvons directement face au Père, comme Jésus. La formule trinitaire qui récapitule sans doute le mieux cette nouvelle configuration est celle-ci : inspirés par l'Esprit, nous devenons le Fils, tournés vers le Père.
L'image de la vigne semble donc nous faire faire un retour en arrière, mais c'est surtout parce que nous nous la représentons de manière erronée, aidés en cela par certaines traductions qui vont jusqu'à remplacer "vigne" par "cep". Même quand les traductions ne disent pas que Jésus serait le pied de cette vigne, c'est quand même généralement ainsi que nous visualisons l'image : Jésus serait le tronc, et nous les branches. Mais ce n'est pas ce que dit le texte, qui parle de la vigne globalement, et des sarments qui font partie de, sont "dans", la vigne, et qui n'en parle jamais comme étant fixés "sur" elle. Ce thème des chrétiens comme greffés sur Jésus cherche, bien évidemment, à maintenir la différence supposée entre Jésus qui serait le seul vrai fils de Dieu, le seul fils "naturel", tandis que, nous, ne serions que des fils par adoption. Mais ce thème n'est donc pas celui développé ici par l'évangile de Jean ; c'est une rétro-projection de ce thème, développé ailleurs par d'autres courants, qui a tendance à perturber notre lecture de celui-ci.


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