Croire, sans doute
Jésus leur dit encore : « Je m'en vais ; vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché. Là où moi je m'en vais, vous ne pouvez pas y aller. »
Les Juifs disaient : « Veut-il donc se suicider, puisqu'il dit : 'Là où moi je m'en vais, vous ne pouvez pas y aller' ? » Il leur répondit : « Vous, vous êtes d'en bas ; moi, je suis d'en haut. Vous êtes de ce monde ; moi, je ne suis pas de ce monde. C'est pourquoi je vous ai dit que vous mourrez dans vos péchés. Si, en effet, vous ne croyez pas que moi, JE SUIS, vous mourrez dans vos péchés. »
Ils lui demandaient : « Qui es-tu donc ? » Jésus leur répondit : « Je n'ai pas cessé de vous le dire. J'ai beaucoup à dire sur vous, et beaucoup à condamner. D'ailleurs celui qui m'a envoyé dit la vérité, et c'est de lui que j'ai entendu ce que je dis pour le monde. »
Ils ne comprirent pas qu'il leur parlait du Père. Jésus leur déclara : « Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous comprendrez que moi, JE SUIS, et que je ne fais rien par moi-même, mais tout ce que je dis, c'est le Père qui me l'a enseigné. Celui qui m'a envoyé est avec moi ; il ne m'a pas laissé seul parce que je fais toujours ce qui lui plaît. »
Sur ces paroles de Jésus, beaucoup crurent en lui.
voir aussi : Où ça ?, Moi, Je, Je suis ! Tu suis ?
C'est la seconde fois, dans l'évangile de Jean, que Jésus déclare à ses interlocuteurs qu'il s'en va "où ils ne peuvent aller" et que ceux-ci ne comprennent pas ce dont il parle. La première fois (Jean 7, 35), ils s'imaginent qu'il part dans la diaspora, c'est-à-dire hors du territoire d'Israël, chez ces juifs qui vivent dans les pays païens. Aujourd'hui, qu'il veut se suicider. Mais Jésus les détrompe, il ne parle ni d'un exil géographique, ni de quitter sa vie, et ce dernier point est important : Jésus n'est pas en train de parler de sa mort et de sa résurrection, mais de sa vie actuelle, qui consiste à aller toujours plus vers son Père, à se laisser envahir par lui dans sa vie de tous les jours.
Nous avons besoin de nous défaire des interprétations qui ont été données à ces textes de Jean depuis près de deux millénaires. Nous avons ici ce qui se rapprocherait le plus d'une affirmation de l'identification de Jésus à Dieu, avec cette assertion répétée deux fois : "moi, je SUIS". Cette proposition, je SUIS, fait tout de suite penser, pour les auditeurs de l'époque, au nom de YHWH, qui signifie : "je suis celui qui suis". Il n'y a pour eux aucun doute, si Jésus a prononcé ces paroles, c'est qu'il s'est fait quasiment l'égal de Dieu. Et nous, deux mille ans de christianisme plus tard, nous nous disons que c'est évident, puisque nous avons fait de Jésus un Dieu. Et nous ne cherchons pas plus loin. Nous avons peu ou prou remplacé YHWH par Jésus, ou le Christ, ou par ce mélange un peu fourre-tout de la Trinité. En tout cas, Jésus n'est plus vraiment pour nous un homme comme nous, nous sommes d'autant plus près à accepter qu'il ait affirmé ici sa divinité qu'on nous a seriné depuis si longtemps que tout ce que nous avions à faire pour être sauvés était de le croire. Nous avons remplacé le Dieu extérieur des juifs, le Tout-Puissant trônant dans le ciel, par un Père et un Christ et un Esprit, aux visages sans doute un peu plus avenants, un peu moins lointains, mais qui n'en restent quand même pas moins extérieurs à nous.
Or, ce n'était pas ce que pensait la communauté johannique qui a donné naissance à ce texte, et encore moins l'enseignement de Jésus. Je l'ai déjà dit plusieurs fois ces jours-ci, Jean est celui qui a le mieux compris ce renversement de perspectives, ce changements de paradigmes que Jésus nous a apporté en parlant de Dieu comme étant en nous et non hors de nous. C'est là tout ce dont veut parler Jean quand il fait dire à Jésus qu'il "n'est pas de ce monde" : c'est parce que c'est vraiment un changement complet de la donne, et non une allusion à une quelconque conception virginale par l'opération du Saint-Esprit ! Jean ne considère pas Jésus comme étant d'une nature différente de nous, pas plus que Jésus ne le pensait de lui-même. L'aventure qu'il a vécue, cette découverte que Dieu n'est pas ce thaumaturge qui a créé le monde et l'homme dans la nuit des temps, et qui depuis essaie de tirer les ficelles depuis tout là-haut très loin dans le ciel, mais qu'il est nous, ce qui en nous nous crée chaque jour, chaque instant, de nos vies ; cette découverte, donc, est réellement l'aventure d'un monde nouveau, et Jésus ne pensait certainement pas qu'elle lui était réservée. Jusque et y compris à ce que nous puissions affirmer, parfois, un jour : je SUIS.


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