Nettoyage par le vide
Comme Jésus parlait, un pharisien l'invita pour le repas de midi. Jésus entra chez lui et se mit à table.
Le pharisien fut étonné en voyant qu'il n'avait pas d'abord fait son ablution avant le repas.
Le Seigneur lui dit : « Bien sûr, vous les pharisiens, vous purifiez l'extérieur de la coupe et du plat, mais à l'intérieur vous êtes remplis de cupidité et de méchanceté.
« Insensés ! Celui qui a fait l'extérieur n'a-t-il pas fait aussi l'intérieur ? Donnez plutôt en aumônes ce que vous avez, et alors tout sera pur pour vous. »
voir aussi : Feuilles de vigne, Claire voyance, Jouissance
"ce que vous avez" : la traduction est ici un peu déficiente. Le mot grec ἐνόντα signifie "ce qui est dedans", le contenu. Il y a dans ce passage un parallèle serré entre, d'une part l'extérieur et l'intérieur de biens matériels, et d'autre part l'extérieur et l'intérieur des personnes qui les utilisent.
Lorsque le pharisien s'offusque de ce que Jésus n'ait pas fait ses ablutions, et lorsque Jésus accuse les pharisiens d'être "remplis de cupidité et de méchanceté", il s'agit des personnes. À sa soit-disant impureté externe, Jésus oppose à ses interlocuteurs leur impureté interne. Mais lorsqu'il évoque leurs lavages de coupes et de plats, et qu'il leur suggère de donner en aumône "ce qui est dedans", il s'agit des biens matériels. Jésus ne leur recommande évidemment pas de transmettre leur cupidité et leur iniquité, mais au contraire de restituer leurs biens mal acquis.
Mais la réflexion va un peu plus loin. Quand Jésus rappelle que celui qui a fait l'extérieur a aussi fait l'intérieur, à nouveau il ne fait pas allusion au contenu du cœur des pharisiens, mais bien aux biens matériels, quels qu'ils soient, dont il rappelle qu'ils sont toujours un don de Dieu. C'est l'oubli, ou la non-acceptation, de cet état de fait qui incite à la cupidité, à l'esprit d'accaparement. Et inversement, recevoir la vie dans toutes ses dimensions comme un don, dispense et libère du lourd système des purifications : comment Dieu pourrait-il être à l'origine de l'impureté ?
Nous avons du mal, avec nos mentalités modernes, à comprendre ces questions de pureté rituelle. Quand on nous parle de lavages, nous pensons, nous, hygiène. Mais ce n'était pas la question au temps de Jésus, même si ces habitudes avaient aussi ces conséquences purement pratiques. Pour eux, il ne s'agissait pas de se prémunir de microbes, mais d'esprits néfastes, ces fameux esprits dont Jésus guérissait tant de possédés, qui étaient censés s'introduire dans une personne par le biais de sa nourriture ! On voit ici à quel point Jésus n'adhère pas du tout à ces conceptions.
Certes, il n'était pas le seul à relativiser ces pratiques. Les petites gens qui composent la majorité du peuple, comme pour toutes les pratiques religieuses, ne pouvaient pas se permettre de les respecter, même si les pharisiens s'évertuaient à les y inciter. Tout simplement parce que pour tous ces lavages, il faut avoir le temps et les forces de se procurer de l'eau en quantités plus importantes, et le temps et les forces de procéder aux lavages eux-mêmes. Quand on est dans un contexte de survie, on s'économise... Mais on voit bien qu'il ne s'agit pas du tout de ça pour Jésus, même s'il se sent toujours solidaire des plus petits et des plus pauvres, et qu'il se réjouit de les soutenir ainsi dans la pratique.
Cela fait en fait partie du mystère de Jésus. Il y a eu récemment une mode de la judéité de Jésus, qui était justifiée parce qu'on avait effectivement fini par en faire un archétype de la pensée greco-latine classique. Mais en revenant à cette judéité, on ne peut aussi que se heurter à cet abîme qui se creuse entre ce qu'il aurait dû penser et être s'il n'avait vraiment été que le pur produit de sa culture, et les libertés fantastiques, effrayantes parfois, qu'il a su prendre avec cet héritage. Et se pose alors la question : cet homme était-il fou, comme le pensait sa famille ? Et sinon ?


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