Là, on crève le plafond
Un jour que Jésus enseignait, il y avait dans l'assistance des pharisiens et des docteurs de la Loi, venus de tous les villages de Galilée et de Judée, ainsi que de Jérusalem ; et la puissance du Seigneur était à l'oeuvre pour lui faire opérer des guérisons.
Arrivent des gens, portant sur une civière un homme qui était paralysé ; ils cherchaient à le faire entrer pour le placer devant Jésus. Mais, ne voyant pas comment faire à cause de la foule, ils montèrent sur le toit et, en écartant les tuiles, ils le firent descendre avec sa civière en plein milieu devant Jésus.
Voyant leur foi, il dit : « Tes péchés te sont pardonnés. » Les scribes et les pharisiens se mirent à penser : « Quel est cet homme qui dit des blasphèmes ? Qui donc peut pardonner les péchés, sinon Dieu seul ? »
Mais Jésus, saisissant leurs raisonnements, leur répondit : « Pourquoi tenir ces raisonnements ? Qu'est-ce qui est le plus facile ? de dire : 'Tes péchés te sont pardonnés', ou bien de dire : 'Lève-toi et marche'? Eh bien ! pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a sur terre le pouvoir de pardonner les péchés, je te l'ordonne, dit-il au paralysé : lève-toi, prends ta civière et retourne chez toi. »
A l'instant même, celui-ci se leva devant eux, il prit ce qui lui servait de lit et s'en alla chez lui en rendant gloire à Dieu. Tous furent saisis de stupeur et ils rendaient gloire à Dieu. Remplis de crainte, ils disaient : « Aujourd'hui nous avons vu des choses extraordinaires ! »
voir aussi : Pouvoir de l'homme, Double relaxe, Qui est comme Dieu ?
La scène se passe vraisemblablement dans cette maison de Capharnaüm que Jésus avait prise pour base de son action en Galilée. C'était en fait la maison de Pierre, et c'est sans doute de là que Pierre tient ce qu'il considère comme sa supériorité sur les autres, d'avoir été l'hôte de Jésus pendant cette période bénie qu'ils chercheront tous à faire revivre après la mort de leur maître, gommant autant que possible la seconde période, moins glorieuse, de la montée à Jérusalem jusqu'à sa fin tragique. C'est de cette maison dont parlent les évangiles quand ils disent, en quelques occasions, que Jésus était "de retour à la maison".
Et ce n'est sûrement pas la première fois qu'il y a beaucoup de monde, dans et autour de, la maison. Cela devait se produire régulièrement, après chacune des interventions très remarquées du jeune rabbi à la synagogue, dans les premiers temps où sans doute il se contentait de s'adresser à la population de Capharnaüm, puis à chaque fois qu'il y revenait, à partir du moment où il se mit à élargir son champ d'action à l'ensemble de la Galilée. Et ce n'est sûrement pas non plus la première fois que des 'brancardiers' amènent un malade à guérir et se trouvent empêchés de l'emmener directement jusqu'aux pieds du thaumaturge.
Et heureusement que tous n'ont pas eu cette idée 'mirobolante' d'aller détuiler le toit. Imaginez l'humeur de Pierre et de sa maisonnée, obligés d'aller régulièrement réparer les dommages causés par ce genre d'illuminés ! Car, après tout, cet homme, paralysé depuis des années, aurait bien pu faire comme les autres, attendre son tour. La foule n'était pas bloquée jour et nuit. Avec un peu de patience, ils auraient fini par y arriver, à ce Jésus. Passons, l'essentiel de l'histoire n'est pas là.
Ce qui est en cause, dans cet épisode, c'est la question du pardon des péchés. C'est la grande question d'Israël : l'homme est impur, l'homme est faillible, mais Dieu pardonne, moyennant quelques procédures qui passent, en principe, par l'institution du Temple. Mais il y a des abus. D'une part, ceux qui ont reçu la charge de mettre en œuvre ces procédures – les prêtres, les sadducéens – se servent de leur position de médiateurs incontournables pour assouvir leur soif de possessions et de pouvoir, plus qu'autre chose. D'autre part, c'est un peu facile de se décharger de toute conscience au prix de quelques offrandes (pour ceux qui en ont les moyens, du moins).
Jésus n'est pas le premier à se regimber contre cette mascarade. En fait, les pharisiens font eux-mêmes partie des réticents, estimant que l'observation des nombreux préceptes de la Loi pour la vie de tous les jours a au moins autant d'importance que d'aller offrir quelques sacrifices. Il est vrai, cependant, que les pharisiens n'osent quand même pas aller jusqu'à dire que le Temple puisse être une option facultative.
Mais voici un Jean, dit le baptiste, fils de prêtre, qui aurait dû devenir prêtre lui-même, et qui se met à prêcher un baptême "pour la rémission des péchés". Quel affront pour la caste ! Un des leurs, qui vient cracher dans la soupe ! Ils en auraient eu, des couleuvres à avaler, Élisabeth et Zacharie, s'ils avaient été encore en vie quand leur rejeton s'est lancé dans cette 'hérésie'. Mais on n'ose pas s'en prendre ouvertement à lui, à cause de sa popularité, ce qui en dit long sur le crédit qu'accordent la plupart des gens, l'immense majorité des couches basses de la société, aux prêtres et à leurs simagrées.
Et puis voici Jésus, et on franchit encore un pas. Jean utilise encore un signe extérieur pour que le pardon de Dieu puisse atteindre celui qui veut en bénéficier : cette plongée sous l'eau qu'il lui impose après qu'il ait sincèrement pris conscience de ses erreurs et résolu de les renier. Avec Jésus, il n'en est même plus question : tu as la foi, tu es pardonné. Il faut noter attentivement que Jésus ne dit pas "je te pardonne", il ne prétend pas que le pardon vienne de lui. Non, il n'agit pas, il témoigne seulement. "Tes péchés sont pardonnés", constate-t-il. C'est ta foi, ta résolution, ta persévérance, qui t'ont obtenu cette grâce.
C'est Matthieu qui, pour une fois, conclue le mieux l'épisode. Lui seul, en effet, précise pourquoi la foule rend gloire à Dieu, à savoir "parce qu'il (Dieu) a donné un tel pouvoir aux hommes !" (Matthieu 9, 8) Non pas, donc, à cet homme seul, Jésus, encore moins à ce Dieu qui s'appellerait Jésus — comme on l'y transformera ultérieurement –, pas non plus à certains hommes seulement, dûment mandatés par leur hiérarchie, mais bien 'aux hommes', c'est-à-dire à tous ceux qui le veulent, à tous ceux qui se présentent sincèrement devant Lui. Paix aux hommes de bonne volonté !


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