Retrouvailles
« Que pensez-vous de ceci ? Si un homme possède cent brebis et que l'une d'entre elles s'égare, ne laissera-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans la montagne pour partir à la recherche de la brebis égarée ? Et, s'il parvient à la retrouver, amen, je vous le dis : il se réjouit pour elle plus que pour les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées.
« Ainsi, votre Père qui est aux cieux ne veut pas qu'un seul de ces petits soit perdu. »
voir aussi : À cent contre un, Comme une clousse, Brebis égarées
Ce qu'il y a de paradoxal dans cette parabole, c'est qu'elle est censée nous parler d'un petit nombre d'égarés (un seul, si on ne gardait que le sens littéral) en regard d'un grand nombre qui ont su rester où il fallait. Et le contexte dans lequel l'utilisent tant Matthieu ici, que Luc ailleurs et pour un autre propos, pourraient à priori sembler correspondre. Pour Matthieu, on est parti d'une dispute entre les disciples pour savoir qui était le plus grand, à laquelle Jésus a répondu en prenant un enfant près de lui. Les petits semblent donc être les enfants, qui n'avaient effectivement aucun droit à l'époque, qui en tout cas faisaient l'objet de peu de considération.
Mais on peut quand même difficilement assimiler les enfants à une minorité en nombre dans la population. Nous ne sommes pas dans notre société occidentale moderne qui peine à renouveler les générations. Nous sommes à une époque et dans une culture où la fécondité du couple est considérée comme une bénédiction de Dieu et un devoir. La proportion enfants/adultes est plus proche de 1 pour 1 – autant d'enfants que d'adultes – que de 1 pour 99 !
Et puis il est un peu choquant d'assimiler l'enfance à un égarement... Être fragile, ne pas avoir encore les moyens de se diriger par soi-même, signifie seulement que l'on est susceptible de s'égarer si ceux qui sont censés nous guider manquent à leurs responsabilités. Pour ces raisons, il semble difficile de maintenir l'identification de ces petits, dont le Père veut que "pas un seul ne s'égare", avec les enfants dont Matthieu parlait jusque là.
Pour Luc, de son côté (Luc 15, 3-7), on part "de publicains, et de pécheurs" qui se pressaient autour de Jésus pour l'écouter. Puis, tout de suite, il n'est plus question que de pécheurs : les scribes et les pharisiens reprochent à Jésus de ne pas tenir ses distances d'avec "les pécheurs". Et finalement, Jésus répond par la parabole, dont la morale est que "il y a plus de joie pour un seul pécheur qui se convertit...".
On peut supposer que la version originale ne parlait que des publicains, ces percepteurs de l'impôt dû aux romains, des collabos donc. Eux, effectivement, étaient une minorité, détestés par leurs compatriotes, considérés comme renégats, pas seulement vis-à-vis de leur nation mais aussi par rapport à leur religion, tant les deux n'étaient pas séparables dans la mentalité de l'époque. Des pécheurs, donc, de la pire espèce puisqu'ils ne se contentent pas de ne pas respecter Dieu, mais qu'ils agissent même contre lui et ses fidèles.
Mais Luc écrit pour une communauté d'origines autant, si ce n'est plus, païennes que juives, qui vit dans la diaspora, hors des frontières d'Israël. La figure du publicain n'a guère de sens ni de portée, pour eux. Il élargit donc, en partant des publicains qu'il mentionne encore, une fois, au début de l'épisode, il leur associe tout de suite d'une manière très générale tout 'pécheur'. Là, on est blindé, on est sûr que la parabole puisse parler de quelqu'un. On est en fait trop blindé, même, puisqu'il vaudrait sans doute mieux parler des quatre-vingt-dix-neuf pécheurs qui se sont égarés en regard du seul, éventuel, juste...
Revenons-en à Matthieu. Les petits ne sont sans doute pas les enfants. Nous devons plutôt y entendre les 'petites' gens, le petit peuple, les couches sociales les plus basses, considérés effectivement comme pécheurs tant par les sadducéens que par les pharisiens, avec cependant des nuances. Pour les sadducéens, les pauvres, les malades, sont pécheurs déjà par ce fait en lui-même. Pour eux, en effet, être riche, en bonne santé, instruit, ou au contraire pauvre, malade, ignorant, résultent directement de la volonté de Dieu et signifient automatiquement que vous êtes juste ou pécheur.
Les pharisiens ne sont pas aussi manichéens. Ils font des efforts en direction de ce petit peuple, ils ont implanté leur réseau de synagogues à travers tout le pays et ils essaient de les convertir à leurs conceptions. Mais ce qu'ils prônent est souvent une impossibilité de fait pour ces gens. Comment voulez-vous leur faire observer les plus de six cent commandements qu'ils ont recensés dans la Torah, les jeûnes quand ils ne mangent déjà pas toujours à leur faim, les lavages et ablutions, toutes les arguties minutieuses et souvent absurdes, quand leur grande question est déjà de survivre jusqu'au lendemain ?
Si cette parabole a sans doute été utilisée plutôt au sujet d'une minorité exclue, les publicains, il est quand même évident qu'elle nous concerne, tous. Il est vrai que Jésus n'avait pas de solution politique à proposer à ces petits qui constituaient de fait la grande majorité de la population. Pas de solution politique, justement parce que, contrairement aux pharisiens, il était réaliste. Avec lui, pas de y'a qu'à, y faut que, vous devriez... Jésus n'était pas là pour résoudre les problèmes des gens à leur place. Ce qu'il donnait, c'était l'espoir, l'énergie, la force, pour qu'ils se lèvent et se prennent en charge. Heureux vous les pauvres !


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