Partage d'évangile quotidien
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Chacun son maître

Ven. 11 Septembre 2015

Luc 6, 39-42 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il leur dit une parabole : « Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne vont-ils pas tous deux dans un trou tomber ? 

« Il n'est pas de disciple au-dessus du maître. Mais une fois formé, chacun sera comme son maître. 

« Quoi ! Tu regardes la paille dans l'œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton propre œil, tu ne la remarques pas ? Comment peux-tu dire à ton frère : "Frère, laisse, que j'extraie la paille qui est dans ton œil", – et toi, la poutre qui est dans ton œil, tu ne la regardes pas ! Hypocrite ! Extrais d'abord la poutre de ton œil ! Alors tu verras clair pour extraire la paille dans l'œil de ton frère ! » 

 

 

La femme surprise en adultère, par He-Qi

 

 

voir aussi : Voyons voir, Des yeux pour voir, Au fond des yeux, Penser d'abord à soi, Jugement éclairé

Trois péricopes, que Luc a rassemblées ici, dans cet ordre — et sans doute peut-on en déduire qu'il y avait un sens pour lui à faire ainsi —, mais qu'on trouve chez Matthieu chacune dans un contexte différent : la "parabole" des aveugles en 15, 14, où elle qualifie les pharisiens dans une discussion sur le pur et l'impur ; le dicton sur le disciple et le maître en 10, 24-25, dans le discours missionnaire, pour avertir les disciples qu'ils devront subir des persécutions comme Jésus en a subi ; et l'histoire de la paille et de la poutre en 7, 3-5, dans le sermon sur la montagne, cette fois-ci dans le même contexte que Luc, c'est-à-dire juste après l'exhortation à ne pas juger pour ne pas être jugé. On voit qu'il y a un rapport assez clair entre cette exhortation et l'image de la paille et de la poutre : ne jugeons pas car nous ne sommes en réalité pas aptes à juger. Même si c'était moi qui n'avait qu'une paille dans l'œil, et l'autre une poutre, cette paille suffit pour que mon jugement ne puisse pas être assuré. Dieu seul, qui connaît les cœurs, peut éventuellement juger, s'il le souhaite.

Si Luc a intercalé entre les deux — entre l'exhortation à ne pas juger et l'illustration de la paille et de la poutre — ces deux autres péricopes, c'est certainement qu'il les lisait comme allant elles aussi dans le même sens. Effectivement, avec nos poutres, ou même nos pailles, dans l'œil, sans être à proprement parler des aveugles, nous ne sommes pas plus aptes à prétendre diriger les autres qu'à les juger. On rejoint alors, sur le sens, un autre passage de Matthieu (23, 8) où il nous recommande de ne pas nous prendre pour des maîtres (rabbis) car "un seul est votre maître". On ne peut donc pas dire que Luc soit en contradiction avec Matthieu, cependant il a récupéré l'image des aveugles qui, chez ce dernier servait à qualifier les pharisiens, pour l'appliquer ici aussi aux disciples s'ils étaient tentés de vouloir se faire mousser. Luc avait sans doute une opinion assez précise et juste de la communauté judéo-chrétienne qui, en étant restée dans le paradigme de l'élection d'Israël parmi les nations, faisait peut-être bien preuve d'un certain aveuglement, d'un certain complexe de supériorité. De fait, cette communauté n'a eu de cesse, jusqu'à la destruction de Jérusalem et du Temple, de prétendre régenter les communautés pauliniennes qu'elle jugeait laxistes. On voit donc que ce déplacement de l'image des aveugles, qu'on aurait pu prendre pour une bizarrerie ou une simple question de convenance personnelle de l'auteur sans grandes conséquences, est cependant porteur de significations bien plus profondes.

Que penser alors de la maxime sur le disciple et le maître ? Comme nous l'avons déjà mentionné, chez Matthieu — mais aussi chez Jean en 15, 20 — elle sert à justifier que les disciples aient à subir de l'hostilité, voire des persécutions, tout comme Jésus a eu à en subir. Bien que Matthieu n'en ait pas fait le rapprochement, ici, chez Luc, nous pourrions la lire comme un écho de la dernière béatitude, heureux les persécutés. Il y a un rapport avec le refus de juger, et mieux encore avec l'amour des ennemis. Mais que faire de ce "une fois formé, chacun sera comme son maître" ? Jean ne parle de rien de tel — de la possibilité pour le disciple d'égaler le maître —, en tout cas pas à propos de cette maxime. Matthieu l'évoque, mais il est moins affirmatif que Luc : chez lui, c'est plutôt une proposition de but à se fixer, chercher à, essayer de, "devenir comme son maître" ; mais il ne dit pas clairement si c'est possible, contrairement à la formule de Luc que nous avons ici et qui, elle, l'affirme, sans ambiguïté. En sorte qu'on se demanderait presque si Luc n'est pas en train de saborder tout son effort pour nous inviter à ne pas juger, en nous disant qu'un jour, pourtant, quand nous serons devenus "comme notre maître" nous pourrons le faire ?

D'autant que, contrairement à ce que la plupart des traductions essaient de faire croire, le texte ne dit pas qu'il faille être "accompli", ni même "bien formé", mais seulement "formé", tout court, sans superlatif. Le verbe grec n'évoque aucunement une question d'excellence, seulement de préparation adéquate : arranger, remettre en état. C'est le verbe utilisé à propos de Jacques et Jean, quand Jésus les appelle à le suivre, alors que eux "réparaient" leurs filets ! Il s'agit bien simplement d'aptitude, à susciter ou restaurer, et alors le disciple sera "comme son maître". Luc serait-il un incorrigible rêveur ? devenir "comme Jésus", serait juste une question de formation, à la portée de tout-un-chacun. Quand même pas un petit truc de rien du tout, mais rien d'extraordinaire non plus. Hum ! difficile de croire ça. C'est certainement ce qui a incité la plupart des traducteurs à tricher sur le sens du verbe "former", histoire de dire que ça ne peut pas être le premier venu qui devienne "comme son maître". Mais il y a une autre solution : Luc parle-t-il vraiment de disciples devenant les égaux de leurs maîtres (ceci serait le sens si on restait dans les contextes de Matthieu et Jean) ? ou n'est-ce pas plutôt devenant maîtres d'eux-mêmes, c'est-à-dire devenant capables de se diriger, de suivre par eux-mêmes leur chemin, ce qui est déjà beaucoup, ce qui ne se positionne pas sur les "niveaux" réciproques du maître et du disciple, et ce qui laisse complètement intacte la nécessité de ne pas juger les autres.

Inutile de préciser que c'est, à mon avis, cela dont Luc a voulu parler. Au lieu de prétendre à juger et régenter les autres, apprenons plutôt pour commencer à nous juger et régenter nous-mêmes.

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