Transgressions
Vient vers lui un lépreux. Il le supplie, tombe à genoux en lui disant : « Si tu veux, tu peux me purifier. » Remué jusqu'aux entrailles, il tend la main, le touche et lui dit : « Je veux : sois purifié ! »
Aussitôt s'en va de lui la lèpre... il était purifié ! Frémissant à cause de lui, aussitôt il le jette dehors et lui dit : « Vois ! À personne ne dis rien, mais va, montre-toi au prêtre, offre pour ta purification ce qu'a imposé Moïse, en témoignage pour eux. »
Mais lui sort, commence à le clamer beaucoup et à divulguer la parole, si bien qu'il ne pouvait plus entrer ni se montrer en ville. Mais il restait dehors, dans des lieux déserts. Et ils venaient vers lui de toute part.
voir aussi : Publicité intempestive, Rançon du succès, Pitié incorrigible, Purification (2°)
Nous avions ce même lépreux, la semaine dernière, dans la version de Luc, et nous avions déjà évoqué que c'est cette version de Marc qui est certainement la plus authentique. Luc situe l'épisode dans une ville, ce qui n'est pas très crédible, puisque les lépreux étaient tenus de rester à l'écart de toute la vie sociale des non-lépreux. Pour les mêmes raisons, Matthieu (8, 1-4) non plus n'est guère crédible, qui décrit le lépreux venant à la rencontre de Jésus et de toute la foule qui vient d'écouter son sermon sur la montagne. Seul Marc nous situe la rencontre dans un contexte plausible, où Jésus est, si ce n'est absolument seul, tout au plus accompagné des quatre premiers disciples, Pierre, André, Jacques et Jean. Tout au plus, car il n'est pas évident que les disciples suivaient déjà Jésus lors de cet épisode, Marc ne le dit pas explicitement, et parle par contre de Jésus cherchant à s'isoler.
Ce lépreux a donc dû déjà enfreindre une première prescription, pour s'adresser à Jésus, celle de se tenir à l'écart des personnes saines, or ici on nous dit qu'il "vient vers" Jésus. Mais même si la rencontre ne s'était faite que par hasard, et que le lépreux était resté à distance sans chercher à s'approcher, il aurait quand même enfreint une seconde prescription en s'adressant à Jésus : "Si tu veux, tu peux me purifier", car les lépreux n'en avaient pas non plus le droit, et devaient au contraire se mettre à crier "Impur ! Impur !" dès que quelqu'un risquait de s'approcher d'eux, pour le mettre en garde contre le risque d'être contaminé par son impureté. Et si tout ceci ne nous semble être que des mesures un peu drastiques de prophylaxie, nous ne comprenons pas vraiment le fond du problème. On peut se douter que ces lois ont été édictées aussi dans un tel souci, pour éviter une contagion maladive, mais ce n'est pas ainsi qu'elles étaient comprises et vécues. Pour tous, la lèpre était d'abord une marque de la réprobation de Dieu, les lépreux étaient de grands pécheurs, de très grands pécheurs, tellement grands qu'ils n'appartenaient presque plus au peuple élu. Ils étaient, à proprement parler, des excommuniés, tant qu'ils n'auraient pas guéri, guérison qui devrait être d'abord constatée officiellement par les autorités religieuses (tout comme pour leur exclusion, d'ailleurs), puis suivie de pratiques de purification rituelle pendant sept jours, après quoi seulement ils pourraient être considérés comme réintégrés.
On se demande alors comment cet épisode a pu se produire. Par quelle conviction intérieure, sur quelle base, le lépreux a-t-il pensé que Jésus pouvait le guérir, au point d'oser risquer, lui dont le bannissement était déjà si rigoureux, une réprobation divine pire encore, pour avoir enfreint les règles qui s'imposaient à lui ? ou était-ce un mécréant, un athée ? Et réciproquement, comment Jésus a-t-il eu le courage de répondre à sa demande, en bravant les mêmes interdits qui s'imposaient à lui aussi ? ou était-il cet inconscient, ce fou, comme le soutiendront bientôt sa mère et ses frères ? C'est ce que j'aime bien, en tout cas, dans cette version de Marc, c'est qu'on voit qu'il y a eu quand même des hésitations de l'un comme de l'autre dans cette histoire. Le lépreux, ayant osé un premier pas, tombe ensuite à genoux, comme pris de remords de son audace, avant d'aller jusqu'au bout, mais avec le minimum de mots "si tu veux, tu peux". Et Jésus, poussé par ses tripes, commence par tendre la main sans réfléchir, mais hésite un temps avant d'aller lui aussi jusqu'au bout, jusqu'à le toucher, et puis là encore le minimum de mots "je le veux".
Et puis l'improbable, l'impensable, l'impossible, qui se produit. Et on voit alors que le plus surpris des deux n'est pas celui qu'on aurait pu croire. Ce n'est pas Jésus superman qui savait très bien qu'il avait les super-pouvoirs de le faire. Le lépreux, on ne sait pas comment l'idée lui en était venue, mais en tout cas il l'avait pensé, et si c'est quand même une surprise pour lui, c'est une 'divine' surprise. Mais Jésus, lui, ne l'avait pas du tout pensé, et c'est lui le plus perturbé : "frémissant à cause de lui, il le jette dehors". Alors, on se dit que Marc a beau nous avoir parlé hier de toute la ville de Capharnaüm venue se faire guérir et exorciser par Jésus, cet épisode du lépreux, lui, nous parle beaucoup plus sûrement des vraies premières guérisons qui se sont produites par son intermédiaire. Jésus n'a pas "fait exprès" de guérir, aux débuts. Cela s'est fait, et il lui a fallu "faire avec", et ça ne s'est pas fait tout seul, ça. Marc nous dit, en conclusion, qu'il cherchait les "lieux déserts", Luc ajoute "et il priait".


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