Unanimité moins quelques voix
Jésus entre dans une maison, où de nouveau la foule se rassemble, si bien qu'il n'était pas possible de manger.
Sa famille, l'apprenant, vint pour se saisir de lui, car ils affirmaient : « Il a perdu la tête. »
voir aussi : La honte, Aliéné, On se l'arrache
Que voilà un récit lapidaire, tellement qu'on risquerait de faire bien des contre-sens, ou des interprétations du plus haut comique : serait-ce parce qu'elle apprend "qu'il n'était pas possible de manger" que sa famille estime qu'il "a perdu la tête " ? Bon, heureusement que nous connaissons l'histoire par ailleurs. Il y a un événement d'abord : Jésus revient à la maison (pas celle de sa famille, mais celle de Pierre où il s'est établi). Et il y a deux conséquences : la foule se rassemble de nouveau, comme déjà précédemment quand le paralytique dut être passé par le toit pour atteindre Jésus. Et seconde conséquence : sa famille veut profiter de son retour pour l'interner.
En fait, nous nous rendons compte que nous avons affaire à deux épisodes symétriques ou parallèles. Deux épisodes où Jésus rentre à la maison, une grande foule s'assemble au point que beaucoup doivent rester dehors et bloquent l'entrée, et, dans les deux cas, se trouvent justement bloqués un groupe particulier de personnes qui ont des raisons précises de vouloir l'approcher. Dit comme ça, nous nous demandons pourquoi nous n'avons pas vu plus tôt cette parenté entre les deux histoires. À notre décharge, il faut reconnaître qu'ici Marc a cherché à brouiller quelque peu les pistes. D'abord parce qu'entre cette introduction de la situation et son dénouement – qui ne va survenir qu'à la fin du chapitre – il va insérer plusieurs paraboles et controverses. Bien sûr ces intermèdes sont censés se dérouler entre Jésus et ceux qui ont pu entrer dans la maison, et peuvent correspondre au temps qu'il aura fallu à la famille pour faire savoir à l'intérieur, à Jésus, qu'ils sont là-dehors et qu'ils aimeraient le voir. Mais en bonne logique, la situation était exactement la même avec le paralysé, lui aussi il lui a fallu du temps pour qu'on le monte avec sa civière sur le toit, qu'on perce ce toit et qu'on le fasse descendre par l'ouverture !
Or, dans ce cas du paralysé, Marc n'a pas inséré de ce même genre d'intermèdes. Il a raconté d'affilée la situation et la solution qu'il a trouvée. Alors qu'ici, dans le cas de la famille de Jésus, quand on en arrive à la réaction de Jésus à leurs intentions, on a perdu de vue le contexte initial. On est entré dans la dispute avec les scribes pour savoir si c'est le démon ou l'Esprit qui inspire Jésus. Et bien sûr c'est une question qui a un rapport avec ce que pense sa famille de lui – qu'il est "à côté de ses pompes", c'est-à-dire que ce n'est ni un esprit mauvais, ni le bon, qui se sont emparés de lui, mais que c'est son esprit à lui qui l'a déserté. Il n'empêche que le résultat est là : on ne voit plus toutes les similitudes qu'il y a entre les deux épisodes, celui du paralytique et celui d'aujourd'hui.
Il faut préciser encore que, pour ajouter à la confusion, dans cette introduction Marc ne dit pas vraiment qu'il s'agit de sa famille. Alors que dans la conclusion de l'épisode il dira clairement que ce sont "sa mère et ses frères", ici il utilise des termes beaucoup plus vague, qui peuvent effectivement être traduit par sa "parenté", sa famille au sens large donc, mais seulement parce qu'on fait le lien avec la fin de l'histoire. L'expression οἱ παρ’ αὐτοῦ (hoï par autou) signifie littéralement "ceux (qui sont) à côté de lui", ce qui pourrait aussi bien signifier "ses amis". Disons donc que, pour respecter l'ambiguïté du texte grec, une traduction française ferait mieux de parler de "ses proches", plutôt que comme notre traduction liturgique catholique de "sa famille".
Au total, donc, Marc a voulu atténuer au maximum ce que pouvait avoir de choquant pour les premiers chrétiens ce qu'il faut bien qualifier au moins d'incompréhension, voire d'animosité, de la part de la famille de Jésus à son égard. Mais c'est dommage. Car c'est justement la comparaison entre l'attitude, d'une part du paralytique, d'autre part de cette famille, qui nous permet de bien comprendre la réponse que Jésus va donner à leur velléités. Nous anticipons un peu, mais voici comment cela va se passer : Jésus va promener son regard à la ronde sur ceux qui l'entourent dans la pièce, et dire que ce sont ces gens-là sa vraie famille. Et nous comprenons alors que, là où le paralytique avait su faire "des pieds et des mains" (!) pour se retrouver dans ce premier rang de la vraie famille de Jésus, sa famille biologique, quant-à elle, s'est contentée de rester à l'extérieur et de vouloir le faire venir, lui, à elle.
Ce n'est pas tant l'opinion qu'ils ont de lui, que Jésus condamne par ses paroles, c'est le fait qu'ils n'y croient même pas vraiment, puisqu'ils n'ont pas la 'gnaque', les 'c...', bref la foi, qui les aurait portés à fendre la foule ou mettre en œuvre toute autre méthode qui leur aurait permis de réaliser ce qu'ils prétendaient. Et une dernière précision : cet épisode est-il authentique ? oui ! sûr à 99,99 % ! À l'époque des premières communautés chrétiennes, dès l'époque où cet évangile est rédigé, nous savons qu'au moins une partie de cette famille de Jésus a intégré le mouvement. Marie, très vraisemblablement, mais encore son frère Jacques, puisqu'il est même le 'chef' de la communauté de Jérusalem, cité par Luc dans les Actes comme un de ses trois 'piliers', aux côtés de Pierre et Jean. Imagine-t-on comme cette histoire pouvait être gênante pour eux, et tentant d'essayer la faire oublier, ou au moins de l'édulcorer ? Et c'est bien ce que Marc a quelque peu essayé de faire. Ce qu'il en reste, ce que nous pouvons arriver à en comprendre, est donc le minimum de la vérité sur cette question.


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