Douze précisément
Il appelle à lui ses douze disciples : il leur donne autorité sur les esprits impurs pour les jeter dehors et pour guérir toute maladie et toute faiblesse. Des douze apôtres tels sont les noms : Premier : Simon dit Pierre ; et André son frère. Jacques (de Zébédée) ; et Jean son frère. Philippe et Bartholomée, Thomas, et Matthieu le taxateur. Jacques (de Halphée), et Thaddée, Simon le Cananéen et Judas l'Iscariote, celui-là même qui l'a livré.
Ces douze-là, Jésus les envoie. Il leur enjoint et dit : « Dans un chemin de païens n'allez point. Dans une ville de Samaritains n'entrez point. Mais allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël. En allant, clamez, dites : “Proche est le royaume des cieux !” »
voir aussi : Second degré, L'esprit d'organisation, Ensemble, c'est tout, Cible de com, Garde rapprochée
Chez Marc (3, 13-19) et Luc (6, 12-16) aussi, le choix des douze se situe relativement tôt dans le ministère public de Jésus. "Relativement" veut dire qu'il n'aurait pas été raisonnable de dire qu'ils auraient été choisis sans même que Jésus les ai connus et sans qu'eux aient eu aussi un peu le temps de le connaître. Voilà, il fallait que l'un et les autres aient eu un peu de temps, Jésus pour discerner les personnages, et eux pour discerner Jésus. On peut s'imaginer un Jésus qui savait à l'avance qui seraient les douze, on peut même s'imaginer qu'ils avaient été choisis par le Père "de toute éternité" et que celui-ci avait mis au courant le fils : on entre dans une lecture à la manière de Jean, où les événements sont présentés après coup comme ayant été inéluctables, préétablis, prévus, prédéterminés. C'est un peu comme dans un couple, si on croit qu'on était faits l'un pour l'autre depuis la nuit des temps, il y a de fortes chances que le couple ne tienne pas longtemps la route. Et de même, pour Jésus seul, lui-même, si on croit que tout était écrit à l'avance, qu'il deviendrait ce qu'il est devenu, on passe à côté de l'essentiel de ce qu'il a à nous apprendre.
Donc, un choix des douze qui ne se produit pas dès le début du ministère. Et un choix qui ne s'impose pas, non plus, quoi qu'on s'imagine, et dans les deux sens : non seulement Jésus a eu réellement à choisir parmi ceux qui s'étaient mis à le suivre en permanence, mais pour eux aussi cela a été un choix, il ne le leur a certainement pas imposé, pas plus que quand il appelait quelqu'un à le suivre, il ne le lui imposait, comme en témoigne au moins l'histoire du "jeune homme riche". On peut croire que Jésus avait une présence, un charisme, qu'on pouvait être subjugué par lui ; c'est sans doute vrai. Il n'empêche que ce magnétisme ne marchait visiblement pas sur tout le monde, vu comme l'histoire s'est finie. Mais surtout, on ne doit pas croire que pour autant Jésus se comportait comme un guru dans le mauvais sens du terme, comme un qui aurait imposé sa volonté, et non plus on ne doit croire que de vivre en sa présence suffisait à écarter tout obstacle, évitait d'avoir à choisir par soi-même, à prendre ses propres décisions, et à s'y tenir. S'il y a bien eu choix des douze, cela a été un choix à tous points de vue : ni il ne s'imposait de manière évidente à Jésus, ni il ne s'imposait à ceux qui ont été choisis.
"Si" il y a eu choix : ce qui met en premier un doute sur la réalité de cet événement, et en tout cas sur sa portée, c'est le fait que Jean n'en parle pas, et que non seulement il ne parle pas de l'institution de ce groupe, mais qu'il ne mentionne même presque jamais l'existence de ce groupe, "les Douze". Bien sûr il y a le fait que Jean est judéen, qu'il n'a pas pris part à l'aventure en Galilée, et qu'il ne reconnaît certainement pas la moindre autorité sur lui de ces Galiléens, y compris d'un groupe de douze qui a pourtant bien pu avoir été voulu par Jésus. On est donc obligé, à moins de vouloir faire une église qui se passe de, voire rejette, le témoignage de Jean, de s'interroger sur ce que Jésus avait bien pu vouloir faire avec ce groupe, si un "héritier" aussi important que celui-là y attache si peu d'importance. Il est en tout cas certain que ce Jean, celui qui est à la base de l'évangile et des lettres du même nom, ne faisait pas partie des douze, alors que c'est chez lui seul qu'on trouve, par exemple, le concept du "Verbe", qui deviendra si important dans le développement ultérieur de la théologie au sujet de Jésus. Il y a là comme un hiatus, auquel il est difficile d'échapper...
Autre certitude, dans un ordre à priori moins important : Matthieu est le seul à enchaîner directement du choix des douze à leur envoi en mission. Chez Marc (6, 7-13) et Luc (9, 1-6), les deux événements sont nettement distincts. De plus, dans cet envoi en mission, Matthieu va adjoindre des éléments qu'on trouve chez les deux autres vers la fin du ministère dans le discours eschatologique. Nous y reviendrons sans doute plus en détail, mais le résultat est que Matthieu nous présente ainsi un tableau qui embrasse d'un seul souffle un groupe des douze depuis son institution jusqu'à son rôle supposé à la fin des temps, et qu'un tel tableau ne provient que de Matthieu et ne correspond certainement pas à quoi que ce soit de prévu par Jésus. L'objectif premier de ce groupe était, comme le dit Marc (3, 14) : "pour être avec lui" ; c'était le cercle des intimes, en somme, celui qui avait pour mission première de le soutenir, de l'entourer. Qu'ils aient eu, du vivant de Jésus, la capacité d'exorciser et de guérir, semble très peu probable : l'envoi en mission raconte plutôt ce qu'ils se sont mis à faire après sa mort et la "venue de l'Esprit". Quant à leur rôle comme fondement d'une certaine "succession apostolique", c'est entièrement du domaine de la légende dorée, Jésus n'ayant strictement rien prévu de ce qui se passerait après sa mort. Tel est donc le cadre à retenir pour ce discours missionnaire de Matthieu que nous allons voir dans les jours qui viennent.


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