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Les deux petits derniers

Mar. 7 Juillet 2015

Matthieu 9, 27-38 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

De là, Jésus passe... Deux aveugles le suivent. Ils crient en disant : « Aie pitié de nous, fils de David ! »  Quand il vient dans la maison, les aveugles s'approchent de lui. Jésus leur dit : « Croyez-vous que cela, je peux le faire ? » Ils lui disent : « Oui, Seigneur ! »  Alors il touche leurs yeux en disant : « Selon votre foi, qu'il vous advienne ! » Et leurs yeux s'ouvrent. Jésus frémit sur eux et leur dit : « Voyez ! Que personne n'en ait connaissance ! » Mais eux sortent et le divulguent dans toute cette terre-là. 

Comme ils sortent, voici : ils lui présentent un homme, muet, démoniaque. Le démon jeté dehors, le muet parle. Les foules s'étonnent et disent : « Jamais il n'a paru rien de tel en Israël ! »  Mais les pharisiens disaient : « C'est par le chef des démons, qu'il jette dehors les démons ! » 

Jésus parcourait toutes les villes et les villages, pour enseigner dans leurs synagogues, clamer la bonne nouvelle du royaume, guérir toute maladie et toute faiblesse. En voyant les foules, il est remué jusqu'aux entrailles pour elles, parce qu'elles sont fatiguées, prostrées, comme des brebis qui n'ont pas de berger.  Alors il dit à ses disciples : « Beaucoup de moisson et peu d'ouvriers !  Implorez donc le seigneur de la moisson qu'il fasse sortir des ouvriers pour sa moisson ! » 

 

 

L'entrée triomphale à Jérusalem, par He-Qi

 

 

voir aussi : Et deux qui font dix, Vocations naissantes, Du pain sur la planche, Pénurie de personnel, Appels

Et nous arrivons aux deux derniers miracles que Matthieu a rassemblés, dans ces deux chapitres qui suivent le sermon sur la montagne, pour en faire une collection de dix en tout. Il s'agit de deux miracles dont on ne trouve pas de parallèles chez Marc ni chez Luc, et la tentation est grande alors de penser que Matthieu les a plus ou moins inventés pour les besoins de son compte bien rond. Pour le dernier, le "démoniaque muet", c'est à peu près certain : cette péricope est quasiment un copier-coller d'un autre "démoniaque muet" dont Matthieu (12, 22s) va relater la guérison un peu plus loin, guérison qui, elle, a un parallèle chez Luc (11, 14s). Les similitudes sont en effet trop nombreuses : "lui est présenté un démoniaque ... muet ... le muet parle ... les foules étaient stupéfaites" ; Matthieu ne s'est pas trop foulé pour camoufler son duplicata. Pire encore : il a repris la réaction des pharisiens qui accusent Jésus d'opérer sous l'emprise du démon, réaction qui, dans l'autre occurrence, chez Luc comme chez Matthieu, débouche sur une longue controverse, alors qu'ici elle ne mène à rien, c'est juste une notation en passant, mais qui n'est pas réfutée.

Partant du fait que ce démoniaque, ici, est assez clairement le résultat d'un choix éditorial de Matthieu pour obtenir son nombre de dix miracles, il est alors légitime de s'interroger aussi sur les deux aveugles. De fait, on trouve aussi chez Matthieu (20, 29-34) un autre épisode avec deux aveugles — aux portes de Jéricho —, épisode qui a lui aussi des parallèles, tant d'ailleurs chez Marc (10, 46-52) que chez Luc (18, 35-43). Disons-le cependant tout de suite : cette fois, les similitudes entre les deux variantes du récit ne sautent pas autant aux yeux ; on ne trouve guère que le fait qu'il s'agit de deux aveugles, et qu'ils crient "Aie pitié de nous, fils de David !". Pour le reste, ici ils suivent Jésus tandis qu'à Jéricho ils sont assis, ici la guérison se déroule dans l'espace privé de "la maison" alors qu'à Jéricho elle a lieu en public devant toute une foule, ici Jésus teste d'abord leur foi, à Jéricho la guérison survient quasi spontanément parce que Jésus est "remué jusqu'aux entrailles"... On peut bien remarquer qu'ensuite, dans les deux cas, Jésus "touche leurs yeux", mais s'agissant d'aveugles, la coïncidence n'a rien de surprenant !

Il y a quand même un petit détail qui pose question, à savoir le titre utilisé par les aveugles pour s'adresser à Jésus : "Fils de David". Si on regarde chez Marc comme chez Luc, ce titre, utilisé pour s'adresser directement à Jésus, pour l'interpeller, le nommer, dans une conversation, ne se retrouve que dans ce fameux épisode de l'aveugle de Jéricho... Autrement dit, d'une manière générale, on s'adressait à Jésus en l'appelant "Maître" (rabbi), ou "Jésus" tout simplement, mais lui donner ainsi du "fils de David" ne semble vraiment pas avoir été l'usage, et ne nous est donc en tout cas rapporté, tant chez Marc que chez Luc, qu'à cette seule occasion, celle d'un aveugle qui interpelle Jésus à la porte de Jéricho, c'est-à-dire qui l'interpelle juste avant qu'il ne fasse son entrée "triomphale" dans Jérusalem. Que le titre de "fils de David" soit associé à l'entrée à Jérusalem est normal : cette entrée est censée préluder à son accession au trône ...de David, et les hymnes attribués aux foules à cette occasion chantent alors "hosanna au fils de David". On comprend donc que l'interpellation "fils de David" mise dans la bouche des aveugles dans le dernier épisode avant cette entrée à Jérusalem est en fait une anticipation, une préparation à l'ambiance qui va suivre immédiatement, et que c'est la raison pour laquelle on la trouve chez Marc et Luc seulement à cette occasion-là.

Tout ceci pose donc question, quand on retrouve chez Matthieu deux aveugles qui, si tôt dans le récit et tellement hors contexte, interpellent déjà Jésus avec ce titre, "fils de David". D'un côté, il semble bien que ces deux aveugles arrivent ici, dans le présent, à Capharnaüm, en provenance directe du futur et de Jéricho... D'un autre côté, on a du mal à imaginer que Matthieu ait entièrement inventé la suite, avec son déroulement si différent de ce qui sera raconté en prélude à l'entrée à Jérusalem. Deux possibilités s'offrent alors à nous : Matthieu est parti d'un épisode inconnu des autres évangélistes, et il a juste adapté l'interpellation initiale adressée à Jésus du fait qu'il s'agit dans les deux cas d'aveugles (il a trouvé que "ça ferait mieux"). Ou, sinon, il a entièrement inventé l'histoire, avec des motivations et des objectifs qu'il sera sans doute difficile de discerner avec certitude, mais cela reste quand même une possibilité à la portée de ses capacités.

Quoi qu'il en soit, le chapitre se termine alors sur une sorte de résumé générique du ministère de Jésus, dont le début est une reprise mot pour mot d'un premier résumé similaire fait par Matthieu (4, 23s) juste avant le sermon sur la montagne. Cette reprise de la même formule, encadrant l'ensemble constitué par le sermon et les dix miracles, souligne la dimension didactique que Matthieu a voulu donner à cet ensemble : un compendium des enseignements essentiels de Jésus, et le récit symbolique de dix actes forts accomplis par lui et qui sont censés fonder son autorité en tant que nouveau Moïse. Et, de même que Moïse, à la suite des dix plaies d'Égypte, a pu alors entraîner à sa suite les douze tribus d'Israël vers leur libération, de même Jésus va-t-il maintenant choisir douze hommes, le même nombre que les tribus, ce qui veut symboliser que le nouveau Moïse s'adresse à la totalité du peuple (d'Israël), qu'il n'est pas qu'un prophète galiléen pour les Galiléens. C'est ici tout le thème des douze et de leur mission, auquel est consacré le prochain chapitre de Matthieu, et que nous commencerons d'aborder à partir de demain.

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