Partage d'évangile quotidien
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Deux femmes

Lun. 6 Juillet 2015

Matthieu 9, 18-26 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Comme il leur disait ces choses, voici un chef qui vient, il se prosterne devant lui en disant : « Ma fille, à l'instant, a péri. Mais viens, impose ta main sur elle, et elle vivra ! » Jésus se lève et le suit ; ses disciples aussi. 

Et voici : une femme perdant du sang depuis douze ans. Elle approche par derrière et touche la tresse de son vêtement.  Car elle disait en elle-même : « Si seulement je touche son vêtement, je serai sauvée ! »  Jésus se tourne, la voit et dit : « Confiance, fille, ta foi t'a sauvée. » Est sauvée la femme dès cette heure-là. 

Jésus vient à la maison du chef. Il voit les joueurs de flûte et la foule tumultueuse.  Il dit : « Retirez-vous. Car elle n'est pas morte, la jeune fille, mais elle dort. » Ils ricanaient contre lui. Et, quand la foule est jetée dehors, il entre, saisit sa main, et la jeune fille se réveille.  La rumeur en sort dans toute cette terre-là. 

 

 

Le matin de Pâque, par He-Qi

 

 

voir aussi : Et deux qui font huit, Super-Jésus, Coup double, Dérèglements, Histoires de femmes

Cette fois-ci, Matthieu a exagéré dans le traitement réducteur qu'il a fait subir à ses sources, telles qu'on peut les trouver chez Marc (5, 21-43), et telles que Luc (8, 40-56) les a, lui, respectées. Le point le plus litigieux, à ce sujet, est le fait qu'il déclare que la fille du "chef" est déjà morte, dès le début du récit. Chez Marc et chez Luc, cette fillette/jeune fille est seulement à l'article de la mort, quand son père vient intercéder pour elle auprès de Jésus, et c'est le contretemps provoqué par la femme plus âgée — lui aussi bien plus développé, avec Jésus s'arrêtant jusqu'à ce que la femme se "dénonce" — qui est la cause de son arrivée trop tard à la maison du chef. Il y a pleine interaction entre les deux histoires, celle de la jeune fille et celle de la femme. Ici, chez Matthieu, on ne comprend pas qu'il y ait le moindre rapport entre les deux événements. Non seulement la fille est déjà morte au début de l'histoire, mais Matthieu supprime même la remarque, donnée par Marc à la fin de son récit, et par Luc dès le début, que la fille avait douze ans, soit exactement le nombre d'années depuis lequel la femme est affectée de ses pertes de sang, ce qui n'est quand même pas une pure coïncidence...

Mais nous sommes donc chez Matthieu, et il nous faut essayer de comprendre ce qui l'a motivé à "saboter" ainsi l'histoire qui avait été soigneusement transmise et/ou élaborée par la tradition avant lui. Ce qui nous vient en premier à l'esprit, c'est que la scène est ainsi plus valorisante pour Jésus. Ce ne sont pas les événements circonstanciels qui font qu'il arrive "trop tard" auprès de la fille, et qui le forcent ainsi, en quelque sorte, à accomplir une "résurrection" au lieu d'une simple guérison. Non, ici, nous avons affaire à un Jésus qui assure, dès le début, qu'il peut "ressusciter" un mort. Mieux encore, nous avons affaire à un père qui croit à l'avance que Jésus a ce pouvoir. Ce n'est quand même pas rien ! Nous avons très peu de récits de ce genre particulier de miracles que sont les "résurrections". Chez Marc, c'est même le seul, et il a donc eu la prudence d'arranger les choses pour que la fille soit tout juste morte au moment où Jésus arrive, si bien qu'on est dans un cas limite, en quelque sorte. Inutile de rappeler que Marc est le plus ancien des évangiles, ce qui signifie qu'au début de la tradition, il n'était sans doute pas question d'un Jésus réanimant des morts...

Marc nous témoigne donc d'une époque où, très prudemment, on envisage que, peut-être, Jésus ait bien pu aller jusque là. Matthieu, qui vient un peu plus tard, et surtout qui connaît bien sa Torah et sait que Élie est censé avoir "ressuscité" le fils de la veuve qui l'hébergeait, ne supporte pas alors que Jésus ne puisse pas au moins égaler son illustre prédécesseur dans la fonction prophétique ! et c'est donc ainsi qu'il a besoin de nous décrire un Jésus qui, dès le début, s'en sent capable, ainsi qu'un père qui, à l'avance, a foi en sa capacité pour un tel acte. Mais on peut noter, cependant, que Matthieu s'est contenté de la seule réécriture de cette histoire-ci. Luc, lui, tout en conservant le récit de Marc sous sa forme toute pleine de prudence, n'a par contre pas eu peur de nous rapporter une autre "résurrection" (7, 11-17), et cette fois-ci d'un fils qui ne venait certainement pas de mourir juste à l'instant, puisque on était déjà en train de l'emporter à la tombe. Et enfin, avec Jean, on arrive au summum, avec la "résurrection" de Lazare, qui, lui, était déjà enseveli depuis quatre jours...

Mais nous ne discuterons pas des motivations de Luc et de Jean, différentes pour chacun des deux, et surtout faisant appel à des éléments d'ordres différents que ceux de Matthieu. Ce qu'on peut retenir, c'est qu'il y a peu de chances que Jésus ait réellement procédé à des "résurrections". Le récit que nous transmet Marc, qu'il tenait lui-même de la tradition qui l'avait précédé, avait eu la sagesse de laisser la place pour un doute : la fille était-elle effectivement déjà morte, ou n'était-ce que ce qu'en avait cru sa maisonnée ? Rien que l'affirmation de Jésus "l'enfant n'est pas morte, mais elle dort" devrait être prise au sérieux par ceux qui tiennent tant à un Jésus surhomme absolu : cette phrase semble bien indiquer que, lui, savait qu'elle n'était pas vraiment morte, contrairement à ce que pensait son entourage... Ce qui signifie que, selon la première tradition, Jésus n'avait pas accompli les actes les plus merveilleux rapportés au sujet de ses prédécesseurs. Où est le problème ?

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