Partage d'évangile quotidien
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Ça c'est signé

Lun. 20 Juillet 2015

Matthieu 12, 38-42 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Alors certains des scribes et des pharisiens lui répondent en disant : « Maître, nous voulons voir un signe de toi. » 

Il répond et leur dit : « Âge mauvais et adultère ! Il recherche un signe ! Et de signe, il ne lui sera pas donné, sinon le signe de Jonas le prophète : Comme Jonas a été dans le ventre du cétacé, trois jours et trois nuits, de même le fils de l'homme sera dans le cœur de la terre trois jours et trois nuits. 

« Les hommes de Ninive se lèveront au jugement avec cet âge et le condamneront, parce qu'ils se sont convertis au kérygme de Jonas. Et voici : plus que Jonas ici ! La reine du Midi s'éveillera au jugement avec cet âge et le condamnera, parce qu'elle est venue des confins de la terre entendre la sagesse de Salomon. Et voici : plus que Salomon ici ! » 

 

 

Jonas et la baleine, par He-Qi

 

 

voir aussi : Langage des signes ?, Il faut le croire pour le voir, Le signe de l'homme, Sceau de Salomon, Génération condamnée

Le "signe de Jonas" est un thème qui a connu dans le développement du christianisme un grand succès. De nombreux commentaires ont été fait à son sujet et à partir de lui, en sorte que les chrétiens ne sont pratiquement pas capables de lire l'histoire de Jonas autrement que comme servant à prédire la future mort et résurrection de Jésus. Ceci, cependant, est vrai aussi d'une manière générale de toute la Torah, lue par les chrétiens dans leur seule optique de sa réalisation dans la personne de Jésus... Si Jésus a pu utiliser dans son ministère l'expression "signe de Jonas", ce n'était pourtant certainement pas dans le sens que lui donne ici Matthieu : Jésus ne savait pas qu'il "ressusciterait" de la manière qui nous est racontée par les évangiles, il ne savait pas qu'il réapparaîtrait après un court séjour au pays de la mort. S'il a donc utilisé une telle expression que "signe de Jonas", ce ne peut être que comme allusion à la mission essentielle qu'avait eue le prophète : appeler à la repentance et à la conversion. Ceci semblerait alors se rapporter au Jésus des débuts, celui qui était encore proche de son maître Jean Baptiste, demandant de faire pénitence parce que "proche est le Royaume".

Mais il nous faut quand même remarquer que les quelques mentions du "signe de Jonas" que nous avons dans les évangiles (ici et dans la version parallèle de Luc 11, 29-32, ainsi que dans une redite de Matthieu en 16, 1-4) se situent toutes dans un contexte où Jésus refuse de "produire un signe", et ceci nous éloigne donc complètement du contexte des débuts du ministère : au contraire, il y a déjà eu de nombreux signes (c'est une des différences essentielles entre Jésus et Jean Baptiste), et là Jésus refuse d'en faire. Pour être complets avec le sujet, il nous faut alors mentionner encore le passage de Marc en 8, 11-13 : là aussi, Jésus refuse de "donner des signes" ; ce passage est en fait le parallèle de Matthieu 16, 1-4, mais Marc n'y parle pas du signe de Jonas. En résumé, si nous ne tenons pas compte des parallélismes, nous n'avons que deux péricopes qui parlent de Jésus refusant explicitement de faire un signe : celle de Marc avec son parallèle en Matthieu, où il n'était pas question à l'origine de Jonas, et celle partagée par Matthieu et Luc, et pas Marc, mais où Matthieu est à nouveau seul, cette fois pour mentionner le séjour du prophète dans le ventre de la baleine. Nous voici donc confirmés : le lien entre Jonas et la mort et résurrection de Jésus n'était certainement pas le sujet initial du "signe de Jonas", c'est Matthieu seul qui a introduit l'idée (avec de plus une certaine approximation : si on peut parler de Jésus qui aurait passé trois jours dans la mort, en comptant à la manière juive à la fois le premier jour — vendredi — et le dernier —dimanche—, on ne peut d'aucune façon parler de trois nuits ; mais peu importe).

Laissant alors provisoirement de côté le sujet de Jonas, interrogeons-nous sur les motivations qui ont pu mener Jésus à refuser d'accomplir des signes. Dans les quatre passages que nous avons repérés, il s'agit à chaque fois de signes demandés comme "preuves" ; ce fait à lui seul peut suffire à expliquer le refus de Jésus : d'une manière générale, les guérisons et autres se produisaient parce qu'il était ému, en réponse à une détresse. Il n'y a évidemment rien de tel avec des gens qui sont là en train d'argumenter et qui les demandent comme appui des prétentions de leur adversaire. Tout ceci est très plausible. Mais là où ça se gâte, c'est que toutes ces demandes sont faites par des personnes qui viennent juste d'être témoins de tels signes ! ou qui, au moins, savent pertinemment que de tels signes se produisent effectivement par l'intermédiaire de Jésus. On peut alors penser qu'elles sont particulièrement retorses, faisant exprès de demander à Jésus de leur faire un signe rien que pour elles, tout en sachant bien, elles comme lui, qu'une telle demande est irrecevable. Mais l'autre explication, la plus vraisemblable, est que nous avons plutôt affaire à une présentation faite par les évangélistes pour, une fois de plus, charger les adversaires de Jésus (particulièrement les pharisiens qui sont mentionnés dans trois des cas). Nous commençons à être habitués, nous savons que les évangiles sont des ouvrages à très forte teneur polémique.

Reste alors quand même une question : si ce n'est pas parce qu'on essayait de faire de lui un phénomène de foire, dans quelles conditions Jésus a-t-il été amené à refuser de faire des signes, et même de proclamer que "il ne sera pas donné à cet âge de signe !" ? Cette dernière phrase, qui ne parle pas seulement de refuser les signes à quelques demandeurs aux motivations troubles, mais à "cet âge" — c'est-à-dire à tous ! —, se retrouve quand même dans les deux versions parallèles de chacune des deux péricopes... S'il y a un fondement authentique à ces passages, c'est cette affirmation forte, et générale, et qui nous parle d'un moment, d'un tournant dans le ministère de Jésus, où il a pris du recul sur les signes, où il s'est rendu compte qu'ils n'engendraient finalement que de l'ambiguïté, que les foules ne courraient après lui que pour eux, et non pour le fond de son message, ce qui a mené à l'histoire des milliers d'hommes qui voulaient l'emmener de force à Jérusalem pour le mettre sur le trône. Or, justement, la péricope partagée par Marc et Matthieu se trouve juste après leur second récit de multiplication des pains... Et, si on suit particulièrement le récit de Marc avec attention, on s'aperçoit qu'il n'y a justement pratiquement plus de guérisons qui nous sont rapportées : un aveugle pour lequel Jésus doit s'y reprendre à deux fois (!), l'épileptique après la transfiguration pour lequel Jésus a été forcé d'intervenir à cause des disciples, l'aveugle de Jéricho qui est une histoire essentiellement symbolique : la belle époque où les foules accourent et Jésus "les guérit tous" est bel et bien terminée.

Et nous pouvons enfin revenir à notre signe de Jonas : nous voyons que dans un tel déroulement du ministère de Jésus, avec un tournant à partir duquel il déclare que "cette génération n'aura plus d'autres signes que le signe de Jonas", ce dernier, comme nous l'avions déjà compris par d'autres moyens, ne peut faire allusion qu'à la prédication de Jonas auprès des habitants de Ninive pour qu'ils se repentent, qu'ils fassent pénitence, et se convertissent. C'est bien une sorte de retour aux commencements, à l'époque où Jésus proclamait un message proche de celui de son maître Jean Baptiste. Les foules sont dans l'attente d'un sauveur, d'un superman, qui va leur assurer bonheur et prospérité par magie ; c'est un rôle que Jésus ne veut plus assumer, et il doit donc les renvoyer à un travail sur elles-mêmes, le seul véritable chemin. Que Matthieu ait alors subverti le signe de Jonas pour en faire une soit-disant prédiction du plus extraordinaire miracle qui puisse se concevoir, la résurrection de Jésus : on peut le comprendre, mais ce contre-sens de ce que l'expression voulait dire à l'origine est quand même très symptomatique d'un christianisme qui a énormément gommé ce refus de Jésus d'être celui qui fait à la place des autres ce que eux seuls peuvent accomplir...

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