Parler par images
En ce jour-là, Jésus, sorti de la maison, était assis au bord de la mer. Des foules nombreuses se rassemblent près de lui, si bien qu'il monte en barque et s'assoit. Toute la foule se tient sur le rivage.
Il leur parle de beaucoup de choses en paraboles. Il dit : « Voici : le semeur sort pour semer. Tandis qu'il sème, il en tombe au bord du chemin. Les oiseaux viennent et les dévorent. D'autres tombent sur les pierrailles, où ils n'ont pas beaucoup de terre : aussitôt ils lèvent parce qu'ils n'ont pas de profondeur de terre. Le soleil se lève : ils sont rôtis, et, parce qu'ils n'ont pas de racine, ils sont desséchés. D'autres tombent sur les épines. Les épines montent et les étouffent. D'autres tombent sur la belle terre et donnent du fruit : l'un, cent, l'autre, soixante, l'autre, trente.
« Qui a des oreilles entende ! »
voir aussi : Mer des paraboles, Écoute, écoute, écoute, Le semeur prodigue, Parabole des paraboles, Prenez-en de la graine !
Selon son usage préféré de nous présenter son matériau en collections de pièces du même type, après la collection de sentences sapientielles du sermon sur la montagne, et après la collection de 10 miracles, voici une collection de 7 paraboles rassemblées par Matthieu. Il est vrai cependant qu'on trouve chez Marc aussi, à partir de cette première parabole du semeur, comme une série de paraboles ; nous sommes censés être à nouveau dans une situation d'enseignement de la part de Jésus. Matthieu ne s'est donc pas vraiment démarqué de Marc sur le fond, cette fois-ci, même s'il a écarté certaines de ses paraboles pour en placer d'autres qui lui sont propres, notamment celle des zizanies, ou ivraies, mais nous en reparlerons quand nous y serons arrivé. Pour l'instant, nous voici avec la parabole du semeur, qui, chez les trois synoptiques, est la première des paraboles rapportées, car c'est au fond une parabole qui parle ...des paraboles.
Le principe d'un enseignement en paraboles n'est pas une invention de Jésus ! il a appris cette "technique" de ses maîtres pharisiens. Même s'il est possible qu'il en ait fait un usage plus systématique que ce qui se faisait avant lui, on remarquera qu'il ne se privait pas pour autant de transmettre aussi des enseignements "en clair" ; toute la matière du sermon sur la montagne en est un exemple flagrant... Rien que ce fait nous indique déjà que les interprétations traditionnelles données aux paraboles — particulièrement celles que donnent les évangiles eux-même pour celle-ci et que donne Matthieu pour celle des zizanies — sont à côté de la plaque. Si Jésus avait voulu avertir qui que ce soit, ou simplement constater, que certains sont mieux réceptifs que d'autres à son message, il aurait pu le dire tout simplement, sans s'amuser à imaginer une histoire de semeur, et d'ailleurs il ne s'est pas gêné pour le faire, dans un certain nombre d'autres péricopes. Si la signification des oiseaux est vraiment que le "Mauvais" vient ravir les graines, si le sol rocheux symbolise ceux qui n'ont pas de persévérance, et les épines ceux qui attachent trop d'importance à la richesse et au paraître : tout ceci nous est dit sans fard en d'autres occasions !
Autre fausse piste : Jésus procèderait ainsi quand il s'adresserait à un public aux possibilités intellectuelles un peu limitées, à la populace un peu bas du plafond en somme. C'est vrai : nous avons justement affaire ici à une foule, mais quand il se retrouve seul avec les disciples, là il leur "explique tout" en clair. Mais n'est-ce pas quand même curieux qu'une expression destinée à des gens censés manquer de vivacité ait besoin d'être expliquée à ceux qui sont censés "connaître les mystères" ? On en arrive alors à cette autre explication encore avancée par les évangiles, et cette fois la plus ridicule de toutes : tout ceci serait fait exprès, Jésus parlerait volontairement de manière obscure à certains précisément pour qu'ils ne puissent pas comprendre. On se demande juste, ici, quel intérêt il trouvait à gaspiller sa salive pour un tel résultat qui aurait été aussi bien obtenu en se taisant...
Soyons sérieux ! Premièrement, si parfois Jésus parle en paraboles, ce ne peut être que pour dire des choses qui ne peuvent pas être dites autrement. En partant de là, il n'est pas interdit de chercher à expliquer la parabole, mais s'imaginer qu'on pourra ainsi en épuiser le sens est illusoire, et encore plus illusoire prétendre clore ce sens, le figer, dans une explication unique estampillée de l'imprimatur officiel. Les paraboles ne sont justement pas destinées à être expliquées et comprises au moyen de la seule raison ; si elles utilisent un autre langage que la pensée discursive, c'est précisément pour s'adresser en nous à autre chose que notre pensée discursive. Une parabole nous demande alors de nous mettre dans une disposition d'esprit que nous ne connaissons plus, en occident, une disposition où il s'agit de laisser les images agir sur nous sans faire entrer dans la danse les mots, sans que la machine à produire en permanence des idées et des pensées ne se mette en route. Une disposition d'esprit qui goûte l'histoire pour elle-même, sans chercher à y trouver une morale, sans émettre de jugement de valeur. Une histoire à savourer, toutes proportions gardées, comme une œuvre d'art : pour les sensations qu'elle éveille en nous, pour les sentiments aussi, et puis c'est tout.
Essayez-le ! Reprenez cette histoire, et représentez-vous d'abord que vous êtes le chemin de terre bien battue, avec la semence qui rebondit et les oiseaux qui se posent sur vous, picorent la graine et l'emportent. Représentez-vous ensuite que vous êtes la terre pierreuse, avec la semence qui trouve parfois à pousser quelques radicelles vite stoppées, et qui dépérit. Représentez-vous encore que vous êtes la terre où sont déjà implantées des ronces, et la semence qui cette fois trouve à s'enraciner mais dont les feuilles ne peuvent pas recevoir suffisamment de lumière, et la tige stagne et ne peut atteindre à la fructification. Représentez-vous enfin comme la "bonne terre", dans laquelle rien ne vient faire obstacle à la croissance de la plante, et celle-ci donne alors son épi gonflé, doré, quintessence des énergies unies de la terre et du soleil. Représentez-vous alors que vous êtes et cette terre, et ce soleil, et pour finir représentez-vous que vous êtes ce semeur étrange qui semble gaspiller ainsi sa semence à la disperser à tout va. Et restez seulement dans ces images, ces sensations qu'elles ont éveillé en vous, les sentiments qu'elles ont fait naître, et gardez tout ceci dans votre cœur...


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