Dire ou faire
Alors Jésus parle aux foules et à ses disciples. Il dit : « Sur le siège de Moïse sont assis les scribes et les pharisiens. Donc, tout ce qu'ils vous disent, faites-le, et gardez-le ! Seulement ne faites pas selon leurs œuvres, car ils disent et ne font pas.
« Ils cordent des charges lourdes et les imposent sur les épaules des hommes, mais eux-mêmes, de leur doigt ils ne veulent pas les remuer ! Toutes leurs œuvres, ils les font pour être remarqués par les hommes. Car ils élargissent leurs phylactères et agrandissent leurs tresses. Ils aiment le premier sofa dans les dîners, et les premières stalles dans les synagogues, et les salutations sur les places publiques, et être appelés par les hommes : ‘Rabbi...’
« Pour vous, ne soyez pas appelés : ‘rabbi’, car unique est votre maître, tous vous êtes frères. N'appelez ‘père’ nul d'entre vous sur la terre, car unique est votre père du ciel. Ne soyez pas appelés : ‘chef’, car votre chef est unique : le messie. Le plus grand d'entre vous sera votre servant. Qui se haussera sera humilié, qui s'humiliera sera haussé. »
voir aussi : Ni maître, ni dieu ?, Postures et impostures, Le service du maître, Voilà l'ennemi !, Dieu seul sait, Pour l'amour des hommes, Faites ce que je dis, Nivellement par le haut, Déshonorés, L'honneur et les honneurs, Yo-yo
Il est difficile de comprendre, après ça, comment le christianisme a pu devenir cette institution que nous connaissons : pas de maître, pas de chef, si ce n'est Dieu lui-même... C'est bien ainsi que nous comprenons l'essentiel de la révolution Jésus. Le Dieu qui est Père n'est plus ce dieu extérieur à sa création, et que donc seuls quelques privilégiés connaissent, ceux à qui il veut bien s'adresser, et ceux-là seuls étaient habilités à parler en son nom. Non, avec le Dieu Père, il n'y a plus de prophètes comme dans l'ancien temps, il n'y a plus de géants comme Moïse ; ou tous sont prophètes, tous sont des géants, appelés à gravir la montagne et recevoir les tables de la Loi gravées dans leurs cœurs. Et c'est sans doute ainsi qu'il en a été dans les premiers temps, les temps de la source Q, mais aussi plus particulièrement dans la communauté johannique. Il y avait une inspiration vraie, un souffle, qui dépassaient ceux qu'ils animaient, et emportés par cette dynamique, nul ne songeait à théoriser tout cela, ou à imposer sa compréhension aux autres. La vie dans l'Esprit suffit toujours à sa propre justification, encore heureux !
Les problèmes commencent quand on la perd, quand le don sur lequel on a vécu — certains juste un moment intense mais ponctuel, d'autres plus sur la durée mais plus discret aussi — se dissout, ou du moins semble le faire, et qu'on veut alors à tout prix fixer quelque chose de ce temps-là. C'est un problème de mémoire, de momification : on fait des photos, on écrit des traités, et on finit par prendre ce qu'on a pensé de l'expérience pour sa réalité vivante. Le don est don, justement ; toute tentative pour le retenir ne peut que le trahir, et devient un obstacle à ce qu'il se renouvelle, c'est-à-dire nous soit transmis à nouveau, sous une forme nouvelle, que nous ne pouvons pas imaginer parce qu'elle dépasse, forcément, la forme précédente. Le christianisme institutionnalisé est exactement cela : un gigantesque mausolée, une machine qui fera tout pour se survivre plutôt que de prendre le risque que l'Esprit ne vienne s'y infiltrer, et la faire s'effondrer. Ceci ne lui est évidemment pas spécifique, c'est le propre de toute religion. Et cela n'empêche pas non plus qu'au sein de toutes les religions se lèvent des personnes inspirées qui leur fassent honneur par leurs actes. Mais est-ce bien grâce à leur religion qu'elles se sont levées, ou ne serait-ce pas plutôt en réalité indépendamment d'elle, voire parfois malgré elle ?
Car Matthieu a bien raison : le seul chemin est de faire ce qu'enseignent les religions ; ne pas tuer, ne pas voler, ne pas nuire, aimer. Mais aussi et surtout de ne pas faire ce que font les autorités religieuses qui, forcément, comme toute autorité, auront comme souci celui, en premier et par-dessus tout, de la survie de leur institution. Même pas nécessairement dans une optique de profit personnel ! Cela peut être avec un esprit de dévouement à "la cause", parfaitement désintéressé, une abnégation au profit de l'idée qu'elles se font que le salut du monde dépendrait de cette institution. Même si les êtres concrets, de chair, de désirs, de pensées, en deviennent alors des abstractions ; et même si l'Esprit se réduit alors, dans leur esprit, à une pure idée sans plus aucune réalité concrète, sans aucune puissance, sans aucune force, sans aucune manifestation tangible possible. Une idéologie, une pure création humaine, un veau d'or. Ce n'est pas ça, la vie dans l'Esprit ! mais en fait on ne peut pas vraiment le leur reprocher : on ne leur a jamais appris autre chose, on ne le leur a jamais dit. Comment pourraient-ils donner ce qu'ils n'ont pas ?


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