Partage d'évangile quotidien
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Des prêtés pour des rendus

Lun. 15 Juin 2015

Matthieu 5, 38-42 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Vous avez entendu qu'il a été dit : “Œil pour œil”, et : “Dent pour dent”. 

« Or moi je vous dis de ne pas résister au mauvais. Mais, qui te gifle sur la joue droite, tourne vers lui l'autre aussi ! Qui veut te citer en justice et prendre ta tunique, laisse-lui aussi le manteau ! Qui te requiert pour un mille, va avec lui, deux ! 

« A qui te demande, donne ! Qui veut t'emprunter, ne te détourne pas de lui ! » 

 

 

Le manteau de Joseph, par He-Qi

 

 

voir aussi : La troisième voie, Politique du désarmement, Pertes et profits, Un prêté pour un rendu, Donner et par-donner

Et un pas encore plus loin dans la discipline : après notre violence et nos désirs, et après notre parole, voici que c'est notre agir que nous sommes appelés à réguler. Quoi de plus naturel, si on nous cause un tort, que de répondre par un tort équivalent ? Et encore, toujours naturellement, nous aurions même tendance à monter d'un cran dans notre riposte, pour tenir compte de l'offense faite à notre dignité, et pour bien faire comprendre à l'autre — pensons-nous — qu'il n'a pas intérêt à continuer dans cette voie. C'est ainsi que la loi du Talion, "œil pour œil, dent pour dent", était déjà un progrès pour limiter l'escalade des représailles par rapport à ce qui se pratiquait auparavant, et qui se pratique toujours. Il faut bien constater que le plus souvent, en cas de conflit armé déclenché par un agresseur, ce dernier ne renoncera à ses intentions que si les pertes qu'il subit deviennent trop disproportionnées. Une nouvelle fois, donc, cet enseignement de Jésus ne prétend certainement pas proposer un modèle de résolution des conflits à l'adresse des institutions, même si on peut espérer qu'elles s'efforcent de s'en inspirer si possible, mais c'est surtout, et en premier, à chacun de nous, personnellement, qu'un tel chemin nous est proposé.

Maintenant, il faut quand même faire attention avec ces formules comme "tendre l'autre joue", ou même "ne pas résister". Ne pas rendre, surtout pas automatiquement sans aucune réflexion, sans aucun recul, certainement. Mais tout accepter, tout approuver, automatiquement : non plus. Ce qui nous est d'abord demandé ici, dans notre agir, comme pour notre violence en général et pour nos désirs et encore dans notre parole, c'est d'apprendre à nous connaître et nous comprendre. Lorsque Jésus sera giflé par un des gardes de Hanne (Jean 18, 22-23), il se trouve qu'il ne va pas lui tendre la seconde joue pour s'en prendre une autre... Les techniques de non-violence qui consistent à se mettre à la merci de l'agresseur peuvent être valables dans certains cas, lorsqu'elles le déstabilisent ; mais si elles ne provoquent pas en lui une réflexion, si elles ne l'amènent pas à s'arrêter pour prendre conscience de ce qu'il est en train de faire, mieux vaut chercher alors une autre tactique. On n'est pas dans un jeu sado-maso, il ne s'agit en aucune façon de renoncer à sa dignité et à son intégrité morale. Tendre l'autre joue, ou donner son manteau en plus de la tunique, ceci ne devrait se faire que si on est quasiment certain que, par là, l'autre renoncera à donner cette seconde gifle et regrettera la première, qu'il refusera le manteau et rendra même la tunique.

L'agir non-violent consiste à refuser d'utiliser la violence, particulièrement en réponse à une violence. Mais une nuance à ce sujet n'est pas toujours bien comprise. Ce n'est pas seulement la violence physique dont on refuse de faire usage, mais c'est aussi la violence psychologique. En aucun cas une action qui viserait essentiellement à exercer une pression par chantage ne pourrait être qualifiée de non-violente. Il ne s'agit jamais de contraindre l'autre, seulement de lui proposer, lui offrir, une occasion de prendre le temps du recul, de la réflexion et de la prise de conscience. La différence intérieure entre ces deux attitudes est sans doute la plus claire dans cette "technique" qu'on appellera, dans le premier cas (action par pression psychologique) grève de la faim, et dans le second (appel à la conscience) seulement jeûne. Une grève de la faim n'est pas une action non-violente parce qu'elle est un chantage : si vous ne cédez pas vous aurez ma mort sur la conscience. Alors que dans le jeûne non-violent, le jeûneur dit seulement que, lui, ne voit pas d'autre solution, mais son jeûne se veut autant interpellation de la conscience de l'autre qu'interrogation de sa propre conscience à lui. L'agir non-violent conserve toujours l'humilité d'être prêt à se remettre soi-même en cause.

Dernier point important : en tout ceci, "l'ennemi" n'est pas la personne qui nous cause du tort, mais seulement ce tort. Ce n'est pas contre celui qui nous a donné une gifle, que nous cherchons à réagir, mais seulement contre le fait qu'il nous ait donné cette gifle. Il se peut qu'il ait eu des raisons objectives de le faire — des raisons qui nous concernaient réellement nous —, ce qui n'empêche qu'il aurait pu procéder autrement pour nous le dire ! Il se peut aussi que ces raisons ne nous concernaient pas vraiment — et ce sera toujours en partie le cas —, et c'est là particulièrement ce que vise l'agir non-violent : lui permettre de s'en rendre compte. C'est donc un choix que nous faisons alors : soit nous désintéresser de cet aspect de notre adversaire, de son humanité qui se trompe de cible derrière son acte d'agression, soit choisir de croire que, malgré cet acte, il est bien malgré tout notre frère humain. C'est ce qu'on appelle l'amour des ennemis, le sommet de cette série d'enseignements du début du sermon sur la montagne, et qui sera le sujet du texte de demain.

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