Amour sorcier
« Vous avez entendu qu'il a été dit : “Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.” Or moi je vous dis : Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs, afin d'être fils de votre père dans les cieux. Car il fait lever son soleil sur mauvais et bons, pleuvoir sur justes et injustes.
« Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quel salaire avez-vous ? Même les taxateurs n'en font-ils pas autant ? Si vous saluez vos frères seulement, que faites-vous en surplus ? Même les païens n'en font-ils pas autant ? Vous, donc, soyez parfaits comme votre père du ciel est parfait. »
voir aussi : Amour infini, Degrés d'amour, Plus que parfait, Mon meilleur ennemi, Au centre du monde, L'amour fou, Tous frères (et sœurs), La prière de la pluie, Hauteur de vues, Amour sans tabous, Météo
J'espère qu'il est clair que par "amour" des ennemis, on ne parle pas de ce sentiment qui vient des tripes et qui attire par ailleurs les amants l'un vers l'autre... L'amour des ennemis ne peut venir que de la conviction profonde que toute personne, quoi qu'elle ait fait et quoi qu'elle fasse, a le droit de ne pas être réduite à ses seuls actes. Oui, l'amour des ennemis commence dans la tête, c'est une position philosophique raisonnée, mais qui ne devra pas en rester seulement là, sinon il est certain que le jour où nous aurions à le manifester, il se fera balayer par nos sentiments naturels de rejet de tout ce qui nous agresse. L'amour des ennemis n'a effectivement et certainement rien de naturel, rien de spontané, si on ne considère comme spontané que ce qui vient de nos entrailles.
L'amour des ennemis est donc surnaturel, comme nous le dit le texte à deux reprises, puisque lorsque nous agissons ainsi, nous sommes "parfaits comme notre père du ciel est parfait". Mais surnaturel ne signifie pas impossible ! D'abord, il est certain qu'il ne nous viendra pas tout seul, qu'il faut nous y entraîner, nous éduquer, d'où l'importance des enseignements qui ont précédé celui-ci, et qui nous ont invité à apprendre à connaître, et par là avoir quelque prise sur : notre violence et nos désirs, et, notre parole et notre agir... tout ceci nous sera utile, et est même indispensable, pour parvenir à ce sommet qu'est l'amour des ennemis. Faut-il préciser aussi que, si nous attendons le jour où nous aurons affaire à une grosse brute épaisse ou à un pervers particulièrement retors pour tester nos capacités à aimer nos ennemis, nous n'avons aucune chance d'arriver à quoi que ce soit ? C'est bien sûr dans les petits heurts de la vie quotidienne, les petites agressions qui ne prêtent guère à conséquence, que nous devons d'abord nous entraîner.
L'amour des ennemis n'est pas naturel, cela ne veut pas dire non plus qu'il n'y ait rien en nous qui ne puisse nous y aider. Il faut même le dire carrément : nous avons toutes les capacités nécessaires et suffisantes, pour ce faire. Nous avons les capacités, mais c'est leur mise en œuvre, bien sûr, qui ne se fait pas toute seule. Étant donné que l'amour des ennemis ne consiste d'aucune manière à approuver l'acte, mais à rechercher la personne qui existe au-delà de cet acte, ceci signifie cependant qu'il faut que nous soyons capables de n'oblitérer aucun des aspects de l'acte en question. En d'autres termes, il s'agit de ne pas se focaliser sur les seuls éléments qui nous ont blessé, mais d'ausculter aussi ceux que, "naturellement", nous occulterions parce qu'ils n'ont pas de sens pour nous en rapport avec notre blessure. C'est la première étape, indispensable si nous voulons pouvoir atteindre quelque peu l'autre personne en ce qu'elle est le plus profondément au-delà de son comportement : ne pas retenir que ce qui nous concerne, nous.
Ce qui peut nous faire reculer, ici, c'est l'impression que, de cette façon, nous nierions notre blessure, ou du moins la relativiserions. L'expérience montre pourtant que c'est le contraire : plus nous allons entrer dans une connaissance de l'autre qui nous permettra de comprendre qu'il aurait pu agir autrement, plus le fait qu'il l'ait fait ainsi nous apparaîtra absurde, et nous resterons de plus en plus seuls avec une douleur à laquelle aucun sens ne semble possible. La seule issue est que, par ce processus proprement d'empathie pour l'autre (et il faut bien redire empathie pour l'être humain, pas pour son acte), celui-ci finisse par prendre conscience du tort qu'il a causé. Là, seulement, notre douleur peut prendre un sens, parce que nous aurons fait, d'un ennemi, un ami.


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