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Libres propos

Mar. 23 Juin 2015

Matthieu 7, 6-14 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens. Ne jetez pas vos perles devant les cochons, qu'ils ne les piétinent de leurs pieds et, se tournant, vous lacèrent. 

« Demandez, et il vous sera donné. Cherchez, et vous trouverez. Toquez, et il vous sera ouvert. Car tout demandeur reçoit. Qui cherche trouve. À qui toque il sera ouvert. Y a-t-il parmi vous un homme à qui son fils demandera du pain, et qui lui remettra une pierre ? Ou encore, il demandera un poisson, est-ce qu'il lui remettra un serpent ? Si donc vous, — mauvais que vous êtes ! — vous savez donner des dons qui soient bons à vos enfants, combien plus votre père dans les cieux en donnera de bons à ceux qui lui demandent ! 

« Donc : tout ce que vous voulez que vous fassent les hommes, vous-mêmes, faites-le pour eux : cela, oui, c'est la loi et les prophètes ! 

« Entrez par la porte étroite : Large la porte, vaste le chemin qui emmène à la perte, et ils sont beaucoup, ceux qui y entrent. Qu'étroite est la porte, resserré le chemin qui emmène à la vie ! Et ils sont peu, ceux qui le trouvent. » 

 

 

Il frappe à la porte, par He-Qi

 

 

voir aussi : Quatre vérités, La porte dérobée, Échange de bons procédés, Donnez, vous recevrez, Perles

Une nouvelle collection de perles, sans vrai rapport immédiat les unes avec les autres. De tels passages dans les évangiles donnent un bon témoignage de la façon dont ils ont été composés, à savoir à partir de matériaux qui se sont transmis par différents canaux, puis qui ont été seulement ensuite collectés ensemble. Dans ces matériaux, on pouvait trouver des pièces déjà assez élaborées et construites : on considère généralement que c'est le cas notamment du récit de la Passion, qu'il a existé assez tôt un récit de la Passion, lequel a bien sûr été ensuite repris et arrangé par chaque évangéliste selon ses propres objectifs. Mais, dans ces matériaux, on trouvait aussi des collections, sans vraiment d'ordre, principalement des collections de "paroles" (sentences, paraboles). Enfin, existaient encore de petits récits, plutôt autonomes, le plus souvent autour d'une ou deux guérisons ou exorcismes. Le sermon sur la montagne de Matthieu a été composé ainsi, en puisant dans les collections de sentences, auxquelles il a donné un certain ordre, une certaine structure, et puis maintenant, à la fin de ce "sermon", il nous en donne encore quelques unes, un peu en vrac. On peut considérer que s'il s'est résolu à nous les livrer ainsi, c'est qu'il devait trouver qu'elles avaient quand même trop d'importance pour être mises de côté !

La première de ces sentences, que nous avons aujourd'hui, est propre à Matthieu : on ne la retrouve pas chez les autres évangélistes. Personnellement, je la trouve excessive, et même contradictoire avec la parabole du semeur, qui jette sa semence à tous vents et tous terrains, ou l'image du Dieu qui "fait lever son soleil, ou fait pleuvoir, sur tous". Mais il est vrai quand même qu'il peut être judicieux de bien cibler, adapter, nos propos en fonction de ceux auxquels on s'adresse. C'est peut-être en ce sens qu'on peut comprendre cette sentence : non pas renoncer à s'adresser à qui que ce soit, mais moduler le discours, et parfois savoir aussi reconnaître que l'autre n'est pas prêt, auquel cas c'est le silence qui peut s'imposer, effectivement.

La deuxième sentence se retrouve, en très grande partie mot pour mot, chez Luc (11, 9-13). La différence essentielle chez ce dernier est qu'il spécifie que les "dons bons" que donne le Père à ceux qui "demandent, cherchent, toquent", c'est "l'Esprit saint". C'est la théologie spécifique de Luc qui s'exprime, en l'occurrence ; toute l'œuvre de Luc tourne autour du thème de l'Esprit : très présent dans ses récits de l'enfance, ressortant de ci de là comme dans cet exemple, et devenant même l'acteur principal dans son récit des Actes des Apôtres. L'interprétation de Luc n'est bien sûr pas fausse, mais la version de Matthieu est donc certainement la version originelle, qui suppose qu'on peut demander de nombreuses choses variées et avoir l'espoir légitime d'être exaucés. Là ou Luc a raison, cependant, c'est que pratiquement tout le temps nos demandes sont mal posées, nous ne savons pas vraiment quels sont nos besoins réels, et, si Dieu nous répond (et il le fait, toujours !), c'est nous qui ne savons pas la voir, cette réponse... C'est pourquoi j'aime bien compléter cette sentence avec la parabole du voisin sans-gêne (Luc 11, 5-8) ou celle de la veuve têtue (Luc 18, 1-8), qui nous disent de savoir aussi insister dans nos demandes, non pas parce que Dieu serait dur d'oreille (!), mais parce que c'est nous qui avons besoin d'être transformés...

La troisième sentence n'a l'air de rien, comme ça. Nous nous disons que nous avons déjà vu ça, ne pas faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'ils nous fassent : c'est ce qu'on appelle la règle d'or, une règle de conduite à peu près universelle, à la base de toutes les civilisations et cultures. Il faut noter cependant que cette version, qui nous est confirmée par Luc (6, 31), a pourtant une caractéristique unique. La règle d'or, en effet, telle que transmise universellement, dit de "ne pas faire...", alors qu'ici il est demandé, bien plus, de "faire...". Pour simplifier, la règle d'or demande de s'abstenir de faire du mal, la règle d'or de Jésus demande de faire du bien. C'est le même principe, mais qui nous fait passer d'une attitude seulement de retenue à une attitude ouvertement active.

La dernière sentence, enfin, rappelle ce qu'on avait compris au début du sermon : l'enseignement de Jésus, sous ses apparences parfois de grande liberté avec une certaine lettre de la Loi, n'est pas pour autant une facilité. Matthieu avait insisté, il s'agit que notre justice surpasse largement celle des autres écoles de philosophie, que ce soit celles des païens ou celles du judaïsme traditionnel. Jésus appelle effectivement à une intériorisation, ce qui est une démarche autrement plus exigeante que de simplement se raccrocher à un appareil de règles toutes extérieures et impersonnelles. Mais si cette démarche est plus exigeante au début, c'est pourtant la seule qui puisse nous mener, réellement, à cette liberté à laquelle nous aspirons. Jésus peut bien dire "venez à moi vous tous qui peinez, qui êtes chargés, et moi, je vous reposerai, car mon joug est bienfaisant, et ma charge, légère" (Matthieu 11, 28.30) : c'est vrai, mais à condition d'avoir au préalable accepté cette sorte de retournement (conversion), d'une morale imposée de l'extérieur, à une morale adoptée de l'intérieur.

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