Sans conditions
Jésus voit des foules nombreuses autour de lui : il ordonne de s'en aller de l'autre côté.
Un scribe s'approche et lui dit : « Maître, je te suivrai, où que tu t'en ailles ! » Jésus lui dit : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel, des nids. Mais le fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. »
Un autre des disciples lui dit : « Seigneur, autorise-moi à m'en aller d'abord enterrer mon père. » Jésus lui dit : « Suis-moi ! Laisse les morts enterrer leurs morts. »
voir aussi : Liberté radicale, Sans esprit de retour, Un grand saut dans l'inconnu, Attention au départ !, Partir ...
Nous sommes toujours dans la série de dix miracles compilée par Matthieu pour décrire un Jésus comparable à Moïse avec ses dix plaies infligées à l'Égypte. Nous sommes même au début de deux de ces miracles les plus théâtraux : la tempête apaisée et l'expulsion d'un millier de démons dans un troupeau de cochons. "il ordonne de s'en aller de l'autre côté" : c'est ce que vont faire tout de suite Jésus et les douze, prendre une barque pour traverser la mer de Galilée, et essuyer une tempête. C'est à ce moment, juste au moment de l'embarquement, que Matthieu a choisi de situer ces deux petites péricopes qu'on retrouve aussi chez Luc (9, 57-62) dans un contexte assez différent, puisque, chez lui, on est juste après que Jésus ait pris la décision de monter à Jérusalem pour y jouer son va-tout — et on sait quel en a été le résultat, la mort sur la croix. Dans les deux cas, donc, nous sommes au début d'une aventure périlleuse, et la première péricope fonctionne alors assez bien, qui souligne que suivre Jésus n'est pas une sinécure, mais un chemin où il nous faudra perdre nos repères rassurants, nos train-trains quotidiens, où il ne sera pas question que nous nous reposions sur quelques lauriers que ce soit...
La seconde péricope, cependant, se présente avec un peu moins de bonheur dans le contexte de Matthieu que dans celui de Luc. On comprend mal, en effet, ici, que Jésus puisse à la fois chercher à fuir la foule, et en même temps appeler des personnes de cette foule à le suivre ! D'ailleurs, pour que la contradiction soit moins apparente, Matthieu a modifié légèrement le déroulement tel qu'on le trouve chez Luc. Chez ce dernier, c'est Jésus qui, en premier, appelle quelqu'un à le suivre, lequel demande alors à pouvoir auparavant enterrer son père. Matthieu a donc supprimé cet appel initial de Jésus. Le résultat est qu'on peut avoir l'impression que c'est un des douze qui rechigne à traverser la mer de Galilée (parce que "de l'autre côté", c'est un territoire païen) et qui cherche à se défiler. Ce n'est pourtant pas le genre de Matthieu, d'une manière générale, de dénigrer ainsi les douze, mais il est vrai aussi que Matthieu est celui, des trois synoptiques, qui garde le plus d'aversion pour le paganisme, en sorte qu'il est possible que ce soit dans ce sens qu'il a voulu présenter ce "disciple", comme un bon juif bien traditionnel qui "cale" quand il s'agit de sortir du territoire d'Israël.
À l'appui de cette interprétation, on peut appeler à la rescousse le seul autre épisode où Jésus soit sorti des frontières de la terre promise. Cet épisode-là commence avec la syro-phénicienne (Marc 7, 24-30 ; Matthieu 15, 21-28). Or, si on regarde attentivement les deux versions, on s'aperçoit que, chez Marc, l'histoire se déroule sans aucun doute dans les frontières du territoire de Tyr, donc hors d'Israël, alors que, pour Matthieu, on peut comprendre que cela s'est passé "vers" la frontière avec Tyr, mais en restant donc en Israël. La différence vient de ce que Marc (7, 31-37) enchaîne ensuite sur tout un périple à l'extérieur d'Israël, qui part de Tyr (au nord) pour arriver à l'est de la mer de Galilée, périple que Matthieu a purement et simplement supprimé... On voit donc que Matthieu a bien une aversion à l'idée que Jésus puisse être allé se balader en-dehors de la terre "sainte". Ceci n'est pas pour autant contradictoire avec le fait que, selon Matthieu, les païens puissent bénéficier de la bonne nouvelle ! À la suite de l'épisode du centurion (samedi), il nous a bien dit que "beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident s'installer à table avec Abraham, Isaac et Jacob". Oui, mais dans l'idée de Matthieu, c'est aux païens de venir, ce n'est pas à Jésus ni à ses successeurs d'aller vers eux.
Pour en revenir maintenant au sens original de la péricope en elle-même, telle qu'on la trouve chez Luc, elle peut sans doute nous choquer. Elle semble faire peu de cas du quatrième — ou cinquième, selon les façons de compter — commandement : honore ton père et ta mère. Rendre hommage à ses parents en leur assurant une sépulture décente lorsqu'ils décèdent, fait certainement partie de cet honneur qui leur est dû. Mais ce n'est pourtant que ce qui nous est dit aussi ailleurs ; par exemple quand la famille de Jésus cherche à se saisir de lui et que lui affirme que sa mère et ses frères et sœurs ce sont ses disciples ; ou encore quand il promet que ceux qui auront quitté frère, sœur, mère, père, à cause de lui en recevront d'autres au centuple ; et enfin, les disciples ont bien quitté leurs familles pour suivre Jésus dans cette aventure sur les chemins de Galilée puis jusqu'à Jérusalem. On peut donc difficilement échapper à cette radicalité de l'appel de Jésus. Cela ne signifie donc pas que nous sommes obligés de nous fâcher avec nos familles, mais que, au moins intérieurement, l'aventure spirituelle demande qu'on soit capable de quitter la sécurité affective que représente le monde que nous avons reçu par héritage biologique pour entrer dans un autre monde, et, si besoin, que cela peut impliquer une rupture extérieure aussi.


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