Sans esprit de retour
Jésus voit des foules nombreuses autour de lui : il ordonne de s'en aller de l'autre côté.
Un scribe s'approche et lui dit : « Maître, je te suivrai, où que tu t'en ailles ! » Jésus lui dit : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel, des nids. Mais le fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. »
Un autre des disciples lui dit : « Seigneur, autorise-moi à m'en aller d'abord enterrer mon père. » Jésus lui dit : « Suis-moi ! Laisse les morts enterrer leurs morts. »
voir aussi : Un grand saut dans l'inconnu, Attention au départ !, Partir ...
"S'en aller de l'autre côté" : il s'agit bien sûr de l'autre côté du lac de Tibériade ou mer de Galilée. On voit dans les synoptiques Jésus effectuer ainsi un certain nombre d'allers et retours entre les deux rives du lac. Cet "autre côté" signifie en fait "en territoire païen", le lac sert en effet de frontière, la Galilée s'arrête sur sa rive ouest. Les habitants du bord du lac sont en réalité habitués à fréquenter ainsi des 'païens'. Pour bon nombre d'entre eux, ces relations ne leur font pas peur, contrairement aux judéens qui leur reprochent justement volontiers cette proximité. Quand Jésus décide ainsi de "passer de l'autre côté", c'est qu'il a dans l'idée de tester un peu ce que peut donner son ministère chez eux. Même s'il semble établi que Jésus ne pensait pas que sa mission ait une dimension universelle, s'il concevait que son rôle était destiné principalement à son peuple, il n'avait sûrement pas pour autant les mêmes préventions que les judéens, ou encore sans doute que les pharisiens bien-pensants de Galilée, à l'égard des païens.
Pour Matthieu, il n'en va pas de même. Matthieu est un scribe, on sait que sa communauté était strictement juive d'origine, fermée aux personnes venant des 'nations', sauf si ces personnes entraient dans la démarche traditionnelle de conversion au judaïsme. C'est sans doute pour cette raison qu'il place ici cette anecdote du scribe. "Je te suivrai où que tu ailles" : ah oui ! même chez les païens ? C'est en effet une exigence très forte pour Matthieu que de demander à un scribe d'aller se mêler à ces gens-là. Cette même anecdote, Luc la situe dans un contexte tout différent. On se doute bien que pour Luc, de la mouvance de Paul, l'apôtre des païens, il n'y a là rien d'extraordinaire. Luc, donc, place cette question du scribe au moment de la montée à Jérusalem (Luc 9, 57s). À ce moment-là, la réponse de Jésus prend un sens nettement plus cohérent qu'ici chez Matthieu. Tant qu'il était en Galilée, Jésus avait en effet encore une maison. Les évangiles le disent à plusieurs reprises : "il revient à la maison", "pendant qu'il était à la maison"... Mais à partir du moment où il a pris la décision de monter à Jérusalem, effectivement, il savait bien que cette période-là était finie, désormais il est complètement à la merci des événements et de ses adversaires. Il va leur mener la vie dure, autant qu'il pourra, mais il n'a plus de retour en arrière possible. De même pour la question de l'autre disciple qui veut enterre son père avant de partir : pour Jésus, il n'y a plus rien qui puisse le faire tergiverser, il a pris sa décision, il s'y tiendra.
Luc a même encore un troisième intervenant, qui veut aller dire au-revoir aux siens avant de partir. Dans le cadre de Luc, de la montée à Jérusalem, cette troisième intervention prend aussi tout son sens : Jésus sait qu'il quitte aussi définitivement sa famille. Matthieu n'a pas osé reprendre aussi ce troisième argument dans son contexte à lui. Cela aurait sans doute fait un peu exagéré : faire ses adieux à sa famille parce qu'on part pour une petite excursion chez les païens... alors que l'adieu au mort pouvait encore faire sens, si le mort est l'ancienne synagogue remplacée par la nouvelle, les juifs qui croient en Jésus. On voit donc que Matthieu est conscient que l'ouverture aux païens fait partie de la Bonne Nouvelle. Sa communauté, une fois que la rupture avec la synagogue fut consommée, était bien obligée d'en arriver à cette conclusion si elle voulait pouvoir continuer sa croissance. Mais c'est une décision qui leur coûtait énormément, cela ne leur fut pas naturel, et c'est donc la raison pour laquelle Matthieu a placées ici ces deux petites anecdotes sur la radicalité de l'appel à suivre Jésus. Mais là s'arrête le témoignage de Matthieu sur la mouvance dont il est le représentant. On sait que cette ouverture à laquelle ils étaient acculés ne se réalisa en fait pas, du moins pas sous la forme très restreinte à laquelle ils étaient capables de consentir, qui s'accrochait trop à leur judéité originelle. On peut le regretter, mais ce sont les faits. Le modèle matthéen en tant que tel a disparu aux oubliettes de l'histoire.


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