Mauvaise herbe ?
Alors il laisse les foules : il vient à la maison. Ses disciples s'approchent de lui en disant : « Éclaircis-nous la parabole des zizanies du champ. »
Il répond et dit : « Le semeur de la belle semence est le fils de l'homme ; le champ est le monde ; la belle semence, ce sont les fils du royaume ; les zizanies sont les fils du Mauvais ; l'ennemi qui les a semées, c'est le diable ; la moisson est l'achèvement de l'ère ; les moissonneurs sont des anges. Et comme les zizanies sont ramassées et brûlées au feu, de même en sera-t-il à l'achèvement de l'ère : le fils de l'homme enverra ses anges, ils ramasseront hors de son royaume toutes les occasions de chute, tous les fauteurs de l'iniquité. Ils les jetteront dans la fournaise du feu : là sera le pleur, le grincement des dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur père ! Qui a des oreilles, entende ! »
voir aussi : Solution de facilité, À bon entendeur, Degré zéro de la parabole, La parabole pour les nuls, Petit c'est beau, Silence, ça pousse !, Secrets bien gardés, Révélations secretes
Cette explication de la parabole des zizanies, ou ivraies, est tellement schématique, tout en correspondant à la parabole, qu'elle tendrait à jeter un doute sur l'authenticité de cette dernière. Nous dirons que la parabole a peut-être eu quand même un fondement historique dans des paroles réellement prononcées par Jésus : cette idée de tout laisser pousser, 'bon' grain comme 'mauvais', est cohérente avec ce que nous savons de l'enseignement de Jésus par ailleurs, par exemple sur Dieu qui fait lever son soleil et tomber sa pluie sur tous, sans acception des personnes. Le feu éternel est par contre un thème particulièrement matthéen, de même, d'ailleurs, que le jugement dernier, et nous éviterons donc de trop nous focaliser dessus. La morale initiale était alors sans doute, comme dans le sermon sur la montagne, de ne pas chercher à juger par nous-mêmes, pour "être parfaits comme notre Père".
Il y a à ce sujet une invraisemblance dans la parabole. Il est impossible d'aller arracher les zizanies dans le champ au moment de la moisson, surtout si elles sont si nombreuses que le raconte le récit. À ce stade, les systèmes racinaires des deux plantes seront trop dépendants les uns des autres. Arracher les zizanies arracherait aussi le blé. La seule solution, bien que non idéale pour autant, serait de moissonner le blé assez haut, étant donné que les zizanies sont de taille un peu plus basse que le blé. Mais, à l'époque de Jésus, une telle opération représenterait un surcroît de travail incommensurable : plus moyen de ramasser les plantes en gerbes, ce sont quasiment les épis qu'il faudrait récolter un à un ! En réalité, une telle opération n'était pas non plus envisageable, et concrètement on se retrouvait avec une moisson comprenant une proportion plus ou moins importante de grains de zizanie mélangés aux grains de blé. Ce qui n'était pas forcément un problème en soi, la zizanie étant comestible, sauf si le grain a un problème de séchage, auquel cas seulement elle devient toxique, à des degrés divers selon la proportion de zizanies et la gravité du processus qui a développé la toxicité. Bref, si les cultivateurs essayaient bien de limiter la présence de zizanies dans leurs cultures, celles-ci n'étaient pas non plus forcément une catastrophe.
Reprenons maintenant la parabole, en considérant que le champ est non pas le monde mais chacun de nous. Il pousse en nous du bon et du moins bon. Devons-nous nous acharner à extirper ce qui nous semble moins bon ? non, dit le maître, car nous ne savons pas discerner, nous pouvons nous tromper, et croire que telle plantule est de la mauvaise graine alors qu'elle est peut-être de la bonne ! Occupons-nous surtout de croître. Tendons-nous vers l'énergie du soleil, accueillons la pluie vivifiante, et laissons tout ceci arriver à maturité, nous reconnaîtrons alors "l'arbre à son fruit". Et peut-être s'avérera-t-il qu'il n'y avait pas de zizanies, alors que nous aurions été prêts à jurer du contraire ? Ou qu'il y en aura si peu qu'elles ne risqueront pas de déprécier sensiblement la moisson ? Ou que nous saurons traiter la récolte de telle façon qu'elles ne pourront développer leur nuisance ? Ou que nous aurons entre-temps inventé la moissonneuse-batteuse capable de ne ramasser que le blé... :) Peu importe, je ne suis pas sûr que la parabole originelle insistait sur ce qu'il adviendrait des zizanies, jouant surtout sur le contraste entre similitude troublante des jeunes plantes et distinction claire après leur plein développement, et donc sur la nécessité de ne pas se précipiter pour juger.
Attention, cependant. Nous ne sommes pas en train de parler de nos tendances morales, et de nos capacités à faire le bien ou le mal ! Nous sommes dans des paraboles sur le Royaume, et le blé et la zizanie parlent plutôt de ce qui, en nous, sera apte à y entrer et de ce qui ne le sera pas, de ce qui en héritera et de ce qui n'en héritera pas. En langage paulinien : l'esprit et la chair. Mais on comprend souvent mal Paul, et il ne s'agit pas de mépriser la chair. Elle est nécessaire à la manifestation de l'esprit ! On ne voit sans doute pas à priori qu'on puisse en dire autant des zizanies, qu'elles seraient nécessaires à la croissance du blé, pourtant la question vaut la peine d'être posée. On sait que, d'une manière générale, les adventices des cultures se développent naturellement pour corriger le déséquilibre du sol qu'une monoculture a tendance à générer... Processus, donc, légèrement différent. Il n'en reste pas moins que les zizanies, qui ne sont en fait qu'une graminée sauvage, sont, non pas les ancêtres mais des cousines des ancêtres du blé, qui n'est lui qu'une graminée domestiquée et améliorée. Un peu le même rapport qu'entre le singe et l'homme...

