Partage d'évangile quotidien
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Poisson pourri

Jeu. 30 Juillet 2015

Matthieu 13, 47-53 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Encore : le royaume des cieux est semblable à une senne jetée dans la mer ; elle en rassemble de toute race. Quand elle est remplie, ils la remontent sur le rivage, ils s'assoient et ramassent les beaux dans des casiers. Les pourris, au-dehors ils les jettent. Ainsi en sera-t-il à l'achèvement de l'ère. Les anges sortiront : ils sépareront les mauvais du milieu des justes. Ils les jetteront dans la fournaise du feu : là sera le pleur, le grincement des dents. 

« Avez-vous compris tout cela ? » Ils lui disent : « Oui. »  Il leur dit : « Aussi tout scribe devenu disciple du royaume des cieux est semblable à un homme, un maître de maison qui extrait de son trésor choses neuves et choses vieilles. » 

Or, quand Jésus achève ces paraboles, il s'éloigne de là. 

 

 

L'appel des disciples, par He-Qi

 

 

voir aussi : Du neuf avec du vieux, Le coup du filet, Fin du cycle, Une dernière pour la route, Scribe converti

Dernière parabole rapportée par Matthieu, celle de cette pêche qui, comme toute pêche, ramène dans ses filets des prises de qualités différentes. On peut douter cependant qu'à l'époque de Jésus, il ait pu se trouver parmi elles de nombreux poissons "pourris" (il n'y avait pas encore de marées noires et autres pollutions d'envergure...). Le mot grec "sapros", utilisé par Matthieu, signifie effectivement pourri, corrompu, mais au sens premier. Le seul autre usage qu'on trouve de ce mot dans les évangiles concerne les arbres "pourris" qui ne peuvent pas donner des fruits sains, ni les arbres sains donner des fruits "pourris". C'est un fait que, chez les végétaux, la qualité sanitaire de la plante se retrouve à peu près systématiquement dans la qualité sanitaire du fruit, qui est comme une image miniature de la plante entière. Mais pour en revenir à nos poissons, nous supposerons que d'en qualifier certains de pourris signifie qu'ils ne sont pas en très bonne santé, manquent de vivacité, l'œil un peu terne, etc. Mais à nouveau, ceci devait quand même être marginal, voire rare...

Il se trouve que cette parabole, dont nous n'avons pas de version parallèle dans les autres évangiles, est par contre rapportée par Thomas, comme les deux d'hier. Mais là, c'est une toute autre histoire qui nous est racontée : "L’homme est comparable à un pêcheur avisé qui jeta son filet dans la mer. Il le remonta de la mer plein de petits poissons. Parmi eux il trouva un grand et bon poisson, le pêcheur avisé. Il rejeta tous les petits poissons à la mer et choisit le grand poisson sans peine." C'est tellement différent qu'on en viendrait à se demander s'il aurait pu y avoir à l'origine deux paraboles ; mais c'est peu probable, il y a quand même trop d'éléments semblables : une pêche au filet, des prises de qualités différentes, les meilleures sont conservées et les autres rejetées. Voyons donc les différences. Or, ce qui frappe en premier, c'est que la version de Thomas est en fait très similaire aux deux paraboles du trésor dans le champ et de la perle rare ; la seule différence est qu'ici on a affaire à un "grand et bon" poisson, que le pêcheur n'a alors aucune "peine" à choisir. Qu'il rejette les petits poissons n'est cependant en rien une marque de mépris de sa part : ce n'est ni à la poubelle, ni dans "la fournaise du feu" qu'il les "jette", mais il les remet à la mer, pour qu'ils puissent continuer leur destin, et, peut-être, devenir eux aussi de "grands et bons" poissons...

Le fait que nous ayons trois paraboles aux sens très similaires plaide fortement pour considérer que la version de Thomas est authentique, et comme il est peu probable que Jésus se soit amusé à créer une autre histoire trop proche de celle-ci, et qui n'aurait pu que brouiller son message, la conclusion est donc que c'est Matthieu — ou la tradition au nom de laquelle il parle — qui a procédé à la réécriture de l'histoire d'origine pour lui faire dire autre chose. On comprend alors que ce qui a intéressé Matthieu dans cette histoire, c'est le fait que les poissons inintéressants étaient "rejetés" : il lui suffisait donc de passer sous silence l'esprit initial de ce "rejet", et de trouver à ces poissons un motif plus sérieux pour qu'ils méritent un châtiment que le seul fait d'être trop petits, et voilà comment, faisant fi de la vraisemblance, on obtient des poissons "pourris" !

Juste un mot pour finir, sur la sentence qui conclut ce cycle de sept paraboles. Le "scribe devenu disciple" nous parle en premier d'une problématique propre à Matthieu, l'homme lui-même, (c'était à peu près certainement son métier), mais aussi à l'ensemble de sa communauté qui était très attachée aux Écritures. Le maître de maison qui extrait de son trésor "choses neuves et choses vieilles" signifie donc cela : que pour eux le message de Jésus est une manière plus large de voir les choses, avec plus de hauteur et de profondeur, mais qui assume aussi complètement l'héritage. "Pas un iota de la Torah ne passera", nous avait-il été dit dans le sermon sur la montagne. C'est la même idée qui nous est exprimée ici, mais on a un peu de mal à voir le rapport immédiat avec les paraboles qui nous ont été rapportées. Si on pense même au trésor dans le champ ou à la perle, il semble bien que l'agriculteur comme le commerçant ont "liquidé" tous leurs avoirs précédents pour acquérir le nouveau... En bref, cette sentence fonctionnerait bien mieux en conclusion du sermon sur la montagne qu'ici ; petite bizarrerie, dont il est difficile de tirer une conclusion, cette fois.