Sans peur et sans reproche
Comme la foule s'était rassemblée par dizaines de milliers, au point qu'on s'écrasait, Jésus se mit à dire, en s'adressant d'abord à ses disciples : « Méfiez-vous bien à cause du levain des pharisiens, c'est-à-dire de leur hypocrisie.
« Tout ce qui est voilé sera dévoilé, tout ce qui est caché sera connu. Aussi tout ce que vous aurez dit dans l'ombre sera entendu au grand jour, ce que vous aurez dit à l'oreille dans le fond de la maison sera proclamé sur les toits.
« Je vous le dis, à vous mes amis : ne craignez pas ceux qui tuent le corps, et après cela ne peuvent rien faire de plus. Je vais vous montrer qui vous devez craindre : craignez celui qui, après avoir tué, a le pouvoir d'envoyer dans la géhenne. Oui, je vous le dis : c'est celui-là que vous devez craindre.
« Est-ce qu'on ne vend pas cinq moineaux pour deux sous ? et pas un seul n'est indifférent aux yeux de Dieu. Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés. Soyez sans crainte : vous valez plus que tous les moineaux du monde. »
voir aussi : Aimez-vous, Oiseaux rares, Levain dans la pâte
Nous sommes dans un discours des temps de l'adversité, du témoignage au prix possible de son sang, bref, des premiers temps des communautés chrétiennes. Matthieu (10, 26-31) a aussi ce passage, dans une version légèrement différente comme d'habitude. Mais les contextes sont différents. Pour Matthieu, sa communauté vit en Israël, en butte à l'hostilité croissante et souvent agissante du sanhédrin. Les risques de mourir pour avoir proclamé tout haut son adhésion à Jésus sont une réalité effective. Dans la bouche de Luc, on y croit moins.
La communauté de Luc réside dans la diaspora, hors du territoire d'Israël, où les responsables des communautés juives n'ont pas les mêmes pouvoirs de coercition. Tout ce qu'ils peuvent craindre de pire, c'est une inimitié farouche, mais sans plus. Les phrases sonnent alors plus comme des figures de style. "ne craignez pas ceux qui tuent le corps" ne peut, pour Luc, désigner les autorités juives. S'il y a un risque de persécution, ce serait plutôt du côté de l'antisémitisme d'une manière générale, qu'ils pourraient la redouter. Pour le reste du monde, ils font effectivement partie des juifs, ils n'en sont qu'une variante, une secte. On comprend que ce soit leur communauté qui ait reçu la première ce nom de 'chrétien', qui les différencie du tronc commun de leur origine, c'était tout à leur intérêt !
Et au moment où Luc écrit, on n'en est évidemment pas encore au temps des persécutions spécifiquement anti-chrétiennes de la part des romains. Ils ne sont pas encore assez nombreux, leur nom n'est pas encore assez connu. Cela viendra, comme une contrepartie, la rançon de leur succès. Les tyrans sont toujours à l'affût de ce genre de dérivatif pour occuper les foules. Une religion nouvelle qui se met à rencontrer du succès, c'est du pain béni comme cause de tous les maux, impiété, infidélité aux dieux de la patrie... Mais ce sera pour plus tard.
Du temps et dans l'environnement de Matthieu, donc, il fallait effectivement du courage pour proclamer "au grand jour et sur les toits" son adhésion à Jésus ressuscité. Du temps et dans l'environnement de Luc, pour peu que l'on prenne soin de se démarquer des origines juives de sa foi, on n'avait pas grand chose à craindre. Plus tard, dans l'ensemble du monde romain, il y eut des périodes où cela devint difficile pour tous. Puis il y eut Constantin, le christianisme d'état, et la situation qui s'inversa. Se dire chrétien dans l'empire ne demandait plus aucun courage, au contraire. Je n'oublie pas encore l'extrême diversité des situations qui suivirent, les persécutions dans les pays 'de mission' à travers l'histoire et le monde, et de nos jours encore. Mais qu'en est-il dans nos sociétés modernes laïcisées ?
Est-ce par peur que nous évitons d'y proclamer ostensiblement notre foi ? ou est-ce parce que nous en avons honte, ou que nous ne savons plus en quoi nous croyons ? Nous avons vu les excès du christianisme triomphant, les inquisitions, le colonialisme sous couvert d'évangélisation, et sous aucun prétexte nous ne voudrions participer de nouveau à ce genre d'aventure. Mais est-ce seulement la forme qui nous révulse ? Ne s'agissait-il que d'excès, ou le ver n'était-il dans le fruit ? De fait, c'est bien parce qu'il y a eu perversion, trahison, dès le départ. Et nous en sommes là. Oui, nous ne savons plus vraiment en quoi nous croyons, c'est-à-dire exactement : en qui. Le chantier est ouvert. Qui veut y participer ? Qui a une idée ?


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